archéologie

Archéologie en outre-mer

Je m’appelle Thierry Cornec, pour ce « Day of Archaeology », je souhaite partager les particularités de mon travail de Directeur adjoint scientifique et technique (Dast) des départements d’outre-mer (Dom) au sein de l’Inrap.

Aéroport Félix Eboué, Cayenne. Point névralgique de l’activité du Dast Dom. Une fois par mois, lieu de passage obligé pour retrouver mes collègues en Guadeloupe et en Martinique, rencontrer des partenaires, des aménageurs, des universitaires ou pour rallier mon bureau au centre de recherches archéologiques de Guyane où je travaille avec une dizaine d’agents.
Depuis 2012, cette aire géographique déjà vaste (comme un trajet régulier entre Paris et Stockholm, l’équivalent d’un Cayenne-Pointe-à-Pitre) s’étend jusqu’à La Réunion et à Mayotte.

Mes horloges !

Mes horloges !

La fonction implique aussi de suivre nos différentes opérations de terrain sur tous ces territoires dispersés et, non des moindres particularités, organiser ce travail en collaboration avec les quatre services de l’archéologie ( !), gestionnaires des territoires où l’Inrap intervient dans les Dom ! L’avenir pourrait aussi voir ce territoire s’agrandir à Saint-Pierre-et-Miquelon et aux Terres Australes et Antarctiques Françaises (comme un grand écart climatique !).
Autre particularité, je dois jongler avec tous les décalages horaires que nous avons depuis la Guyane avec les autres régions, 1 heure, 4 heures, 5 heures, 6 heures, 7 heures ou 8 heures….selon les territoires et les saisons. Mon ordinateur et mes téléphones sont agrémentés d’une série d’horloges afin que je puisse m’y retrouver.

Le centre de recherches archéologiques Inrap à Cayenne © Inrap

Le centre de recherches archéologiques Inrap à Cayenne © Inrap

Heureusement que mes interlocuteurs savent où je travaille. Cela m’évite d’être contacté à des heures indues.
La technologie peut aussi parfois venir en aide, les courriels ne rendent pas compte du décalage horaire et la visioconférence, elle, ne connait pas les distances. Mais depuis 5 ans que j’occupe ce poste à Cayenne, ces inconvénients, mineurs finalement quand on a appris à travailler dans ce contexte, sont les plus faciles à surmonter. Les journées sont parfois un peu plus longues vu de Guyane : en heure locale, les collègues de Métropole commence à travailler vers 3 h du matin et ceux des Antilles finissent la leur vers 19 h  (sans parler de l’Océan Indien, qui s’endort plus ou moins quand je me lève). Ici, il est aisé de commencer ses journées tôt, entre 6 h et 7 h pour profiter des fraîcheurs matinales… et des routes encore peu encombrées !

L’essentiel de mon travail consiste à programmer les opérations de diagnostics et de fouilles. Pour cela, je travaille avec un assistant technique, une chargée d’administration et une assistante opérationnelle. Nous donnons corps, ensemble, à la programmation des opérations, pour lesquelles sont désignés des responsables d’opérations, eux aussi grands habitués des aéroports. Et quelles opérations ? Encore des particularités locales qu’il s’agisse de la chronologie, des cultures ou des vestiges…

Dans l’ensemble des DOM, la chronologie est marquée par la date de l’arrivée des colons qui bouleverse bien évidemment toutes les cultures antérieures. L’archéologie documente souvent  cette période de façon plus précise que ne peuvent le faire l’histoire ou les chroniques des XVIIe et XVIIIe siècles.

Habitation Sigy, XVIIIe, Le Vauclin, Martinique © Inrap

Habitation Sigy, XVIIIe, Le Vauclin, Martinique © Inrap

Et si cette arrivée n’est pas la même sur l’ensemble des territoires, que dire des périodes antérieures ! Les chronologies ne sont pas encore abouties, diffèrent d’une zone à l’autre et sont sujettes à discussion.

Diagnostic, installations amérindiennes sur un cordon de la plaine littorale, Kourou, Guyane. © Sandrine Delpech, Inrap

Diagnostic, installations amérindiennes sur un cordon de la plaine littorale, Kourou, Guyane. © Sandrine Delpech, Inrap

Et évidement dans l’Océan indien le contexte est différent, pas d’installation connue à La Réunion avant l’arrivée des colons et on constate une présence musulmane à Mayotte depuis le IXe.

Mosquée de Tsingoni, XVIe, Mayotte © Inrap

Mosquée de Tsingoni, XVIe, Mayotte © Inrap

Mon travail consiste également à accompagner mes collègues archéologues dans des partenariats avec des centres d’expertises locaux, universitaires ou unités de recherche. Je suis aussi chargé, avec l’appui du siège de l’Inrap à Paris,  de ma hiérarchie directe à Bègles, et en collaboration avec mes collègues locaux, du suivi des travaux de terrain, de la mise en place des phases d’études pour la remise des rapports et de l’accompagnement des projets de recherches.
La valorisation occupe aussi une grande partie de mon travail. Qu’il s’agisse de faire valoir notre savoir-faire auprès de la communauté scientifique ou de sensibiliser le grand public.

Colloque de l'AIAC, Sint Maarten, 2015 © Inrap

Colloque de l’AIAC, Sint Maarten, 2015 © Inrap

En collaboration avec la chargée de la valorisation culturelle, nous travaillons sur des outils pédagogiques afin de diffuser nos résultats vers les Antillais, Guyanais et Réunionnais, pour qui notre discipline est encore nouvelle : autant de conférences pour expliquer nos métiers et nos résultats, autant de nouvelles frises chronologiques pour chaque région à créer, autant d’expositions à inaugurer, autant de visites de chantier à organiser.

Comment ne pas apprécier, aussi, car c’est important, un cadre de travail tel que les tropiques ? Même si les fouilles dans ces lieux exotiques ne sont pas toujours les plus confortables – chaleurs intenses, taux d’humidité records, cocotiers dangereux :-), la pratique de l’archéologie reste source de beaucoup de satisfaction, scientifique et humaine, où l’inédit domine toujours la routine.

Fouille de la plage des Raisins Clairs, en Guadeloupe © François Decluzet, Inrap

Fouille de la plage des Raisins Clairs, en Guadeloupe © François Decluzet, Inrap

Une journée de Dast dans les Dom? Une journée identique à celle d’un collègue de métropole. À cela près que je travaille sur d’autres continents, d’autres cultures… Tout ce qui fait le sel du métier est ici profondément différent et exaltant.

 

Thierry Cornec

Archéologie d’un village de Touraine

Bonjour ! Nous sommes Jean-Philippe Chimier et Nicolas Fouillet, tous deux archéologues à l’Inrap et membres permanents du Laboratoire Archéologie et Territoires de l’UMR 7324 Citeres (université de Tours). C’est à ce double titre que nous dirigeons un programme de recherche sur le village d’Esvres (Centre – Val-de-Loire, France). Ces recherches ont pour objectif l’étude du village dans « la longue durée », des premières occupations du site à la période gauloise à aujourd’hui. La particularité de ces travaux est de mêler archéologie préventive et archéologie programmée. Ces dernières sont constituées de prospections au sol, de sondages archéologiques, d’études de documents d’archives, d’inventaire du patrimoine bâti et d’une enquête documentaire. Au total, ce sont près de 50 chercheurs qui ont travaillé sur le programme depuis sa mise en place en 2011.

Esvres, le centre-bourg © Jean-Philippe Chimier, Inrap, 2012

Esvres, le centre-bourg © Jean-Philippe Chimier, Inrap, 2012

L’étude du village dans sa globalité a nécessité une immersion au sein de la communauté, qu’ils s’agissent des élus, des agents communaux et bien-sûr de ses habitants. C’est aux Esvriens, sans qui nous n’aurions pas pu écrire cette page d’histoire, que l’équipe archéologique souhaite rendre hommage à l’occasion de ce « Day of Archaeology ».

Les habitats et les habitants.

Une partie des opérations programmées correspond à la réalisation de sondages manuels ou d’observations architecturales chez les particuliers. Nous avons globalement été accueillis avec bienveillance, mais gagner la confiance des habitants est un travail qui s’est construit doucement, au fur et à mesure des campagnes de terrain. Il nous a fallu constituer un réseau à partir des quelques contacts que nous avions initialement.

Surveillance de travaux au chevet de l’église et visite spontanée des riverains. © Jean-Philippe Chimier, Inrap

Surveillance de travaux au chevet de l’église et visite spontanée des riverains. © Jean-Philippe Chimier, Inrap

Sondage chez un particulier, et dans le cimetière gallo-romain ! © Jean-Philippe Chimier, Inrap

Sondage chez un particulier, et dans le cimetière gallo-romain ! © Jean-Philippe Chimier, Inrap

Relevé d’une cave au scanner 3D © Jean-Philippe Chimier, Inrap

Relevé d’une cave au scanner 3D © Jean-Philippe Chimier, Inrap

C’est la municipalité qui a apporté les premières clefs en organisant en 2009 une exposition sur les premières fouilles préventives. Depuis lors, nous avons travaillé en collaboration avec les différents services : la culture bien sûr, mais aussi l’urbanisme, les services techniques et la police municipale. Esvres possède aussi un réseau associatif actif et dense qui a permis de nous faire connaître. Nous avons rencontré les membres d’associations diverses (randonnée, parents d’élèves, conseil économique de la paroisse…), mais c’est surtout grâce à l’association locale pour la défense du patrimoine (ASPE) que nous avons pu entrer en contact avec des particuliers motivés et intéressés qui nous ont donné accès à leur propriété.
Il nous a aussi fallu rencontrer les habitants par nous-mêmes, en expliquant au cas par cas ‑ et au porte à porte ! ‑ la nature et les objectifs de nos travaux. Malgré nos appréhensions, nous avons rarement été déçus et en tous cas jamais mal reçus !
La réalisation de prospections pédestres sur des terres agricoles a nécessité de pousser la porte des fermes pour avoir l’autorisation d’accéder aux champs. Par l’intermédiaire des viticulteurs d’Esvres qui nous ont  accueillis chaleureusement, nous avons pu facilement collaborer avec les autres agriculteurs.

Prospections pédestres au milieu des vignes avec des stagiaires de l’université de Tours. © Jean-Philippe Chimier, Inrap

Prospections pédestres au milieu des vignes avec des stagiaires de l’université de Tours. © Jean-Philippe Chimier, Inrap

Les sondages archéologiques manuels, aussi limités soient-ils (jusqu’à 3 m²), ont révélé l’extension d’un habitat gaulois et antique et ont permis d’explorer les occupations médiévales du village. L’étude des bâtiments du bourg a mis en évidence une série de maisons anciennes, dont certaines dateraient de la fin Moyen Âge (vers 1500). Elles sont souvent dissimulées au milieu de constructions plus récentes et nous avons quelquefois eu de bonnes surprises, au détour d’une trappe oubliée.

Rendre aux Esvriens ce qui appartient aux Esvriens

Même si à notre sens, restituer à tous le résultat de nos études doit être la finalité de toute recherche archéologique, c’est encore plus vrai dans le cadre de ce programme. Depuis le début nous avons tenu à informer les Esvriens de l’avancée de nos travaux. Chaque mois de septembre, lors de Journées européennes du Patrimoine, l’équipe propose plusieurs interventions. Une d’elles est toujours consacrée au bilan des travaux de terrain de l’année en cours et au moins une autre communication présente un thème ou une période particulière. En juin, lors de Journées nationales de l’Archéologie (JNA), nous évoquons l’histoire et l’archéologie d’Esvres lors d’une « archéo-balade », une sorte de visite-conférence du village qui remporte toujours un franc succès malgré un nombre de places limitées. En 2014, toujours lors des JNA, une rencontre a été organisée avec les chercheurs de l’équipe qui ont présenté leurs travaux. Ouverte à tous le samedi, elle était réservée aux enfants des écoles la veille et, on l’espère, aura permis de créer de nombreuses vocations…

« Archéo-balade » durant les Journées nationales de l’Archéologie 2013. © Laurent Petit, Inrap, 2013

« Archéo-balade » durant les Journées nationales de l’Archéologie 2013. © Laurent Petit, Inrap, 2013

Les Journées nationales de l’Archéologie 2016, rencontre avec les villageois. © Denis Godignon, Inrap

Les Journées nationales de l’Archéologie 2016, rencontre avec les villageois. © Denis Godignon, Inrap

Les Journées nationales de l’Archéologie 2016, initiation à la céramologie. © Nicolas Fouillet, Inrap

Les Journées nationales de l’Archéologie 2016, initiation à la céramologie. © Nicolas Fouillet, Inrap

2016 constitue la fin du programme de terrain mais pas la fin de nos recherches sur Esvres, il reste encore à réaliser la synthèse de toute cette documentation. De retour en laboratoire, comment valoriser nos travaux à venir ? Sans doute via internet qui permettra de garder un contact à distance avec nos interlocuteurs du terrain (vous en êtes peut-être la preuve en lisant ces lignes !) et de s’ouvrir à d’autres lecteurs, Esvriens ou non.

Jean-Philippe Chimier et Nicolas Fouillet, Inrap / UMR 7324 Citeres-LAT

 

Relevés topographiques en Île-de-France

Bonjour, je suis Pascal Raymond, topographe à l’Inrap . Pour ce « Day of archaeology », je souhaite vous partager un peu de mon quotidien en vous relatant une de mes journées de travail.

Mardi 26 juillet 2016, départ 6 h 30 pour une journée de relevé topographique sur deux opérations de fouille en Seine-et-Marne. Je remplace deux collègues partis en congé en juillet.
J’interviens d’abord sur un site situé dans la commune de Mouroux, qui présente une concentration d’enclos funéraires de la fin de l’âge du Fer. Cette opération commencée début juin se termine à la fin de la semaine. En fin de chantier le temps est précieux. On discute de la stratégie d’enregistrement avec l’équipe en concluant qu’une grande coupe et certaines structures seront relevées par photogrammétrie.

Le chantier est très propre, pas de tas de terre volumineux, pas de circulation d’engins, je peux donc positionner le théodolite au milieu du décapage. Le résultat de la mise en station est correct. La responsable de l’opération commence à arpenter le terrain.
On implante alors des axes horizontaux, on lève les points d’axe de coupe et des points de calage pour des relevés par photogrammétrie.

Vue du décapage et des enclos funéraires de Mouroux © Pascal Raymond, Inrap

Vue du décapage et des enclos funéraires de Mouroux © Pascal Raymond, Inrap

10 h, c’est la pause café. Le soleil commence à chauffer. L’équipe se regroupe autour des thermos pour refaire le monde. On râle, on plaisante beaucoup et on parle aussi des vacances. Après cette pause, le soleil est assez haut et quelques petits nuages permettent les prises de vue.

En fin de matinée, les relevés sont terminés, direction le chantier à Lagny-sur-Marne.
La fouille a commencé début juillet. C’est un site urbain, médiéval et moderne. Je retrouve mes collègues vers midi et demi. J’avale un jambon-beurre vite fait et visite le chantier pour organiser le travail. Mon intervention doit permettre d’enregistrer le premier niveau de décapage. La responsable d’opération souhaite obtenir une ortho-photo et un modèle numérique de terrain pour travailler sur SIG. La zone à relever par photogrammétrie occupe 1500 m². Je place des points de calage pendant que l’équipe débâche les niveaux de sol qui avaient été protégés. Le terrain est propre et riche en informations. Je fais 350 photos avec un fort taux de recouvrement pour la photogrammétrie. Après vérification des données recueillies, on programme les futures interventions et je rentre au bureau.

Vue du secteur 1 du site des tanneurs à Lagny-sur-Marne © Pascal Raymond, Inrap

Vue du secteur 1 du site des tanneurs à Lagny-sur-Marne © Pascal Raymond, Inrap

Arrivé au centre archéologique de La Courneuve vers 14h30, je lance la correction des données GPS. J’importe les points topographiques et classe les photos prises sur les deux chantiers. Je lance trois calculs photogrammétriques du chantier de Mouroux et celui, plus large, de Lagny. L’ordinateur est alors totalement pris pour ces opérations.

Traitement numérique de l’ortho-image du décapage de Mouroux © Pascal Raymond, Inrap

Traitement numérique de l’ortho-image du décapage de Mouroux © Pascal Raymond, Inrap

En attendant les premiers résultats, j’aide mon collègue de bureau à modifier un cerf-volant pour qu’il rentre dans une valise.  Il doit partir la semaine prochaine en mission de prospection en Guyane et aura besoin de faire des photos aériennes. Après ce petit bricolage, l’ordinateur est toujours occupé. Je finis alors cette journée en nettoyant le moulage d’une sépulture réalisé pour le musée Carnavalet.

Mon bureau et moi © Inrap

Mon bureau et moi © Inrap

La journée fut bien remplie. Je repars avec trois jours de traitement des données. J’ai parcouru 250 km, ce qui ne veut pas dire grand-chose en Île-de-France puisqu’on compte plutôt en temps de bouchons. Mais là, c’est l’été, alors c’était une bonne journée.

Pascal Raymond

Les Queyriaux : chronique d’une découverte exceptionnelle pour l’Inrap

Je m’appelle Carine Muller-Pelletier, pour ce “Day of Archaeology”, je souhaiterais vous parler d’une journée caractéristique de ma vie d’archéologue et du site archéologique des Queyriaux, près de Clermont-Ferrand, que j’ai fouillé pendant plus de un an.

Ambiance sérieuse dans le bureau: constitution de la documentation, plans et descriptions. © Julia Patouret, Inrap

Ambiance sérieuse dans le bureau: constitution de la documentation, plans et descriptions. © Julia Patouret, Inrap

5 h, allez debout. Je dois rendre un bilan scientifique des découvertes sur le site. Il faut au moins finir le chapitre entamé hier soir. J’ai beaucoup de chance, le chantier est à 15 mn. 7h30, j’ouvre le site. Déchargement du véhicule. Des collègues matinaux sont là pour m’aider. On installe le bureau.

8h, on attaque. Je fais le tour des questions, des soucis.
Première étape quotidienne. Je fais le tour du chantier. 28 000 m², les vestiges sont denses partout, la course commence. On fait le point avec chacun, sur chaque secteur.

Ceux en cours de décapage mécanique, ceux où les structures en creux sont coupées à la minipelle, ceux en cours de fouille planimétrique manuelle (Ouh, c’est magnifique), les relevés stratigraphiques.

Base du décapage mécanique et densité des structures en creux, aucun répit n’est possible ! © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Base du décapage mécanique et densité des structures en creux, aucun répit n’est possible ! © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Dégagement d’un vase du Néolithique moyen dans une fosse en train d’être coupée : on ressort la truelle qui prend le relai de la pelle mécanique. © Julia Patouret, Inrap

Dégagement d’un vase du Néolithique moyen dans une fosse en train d’être coupée : on ressort la truelle qui prend le relai de la pelle mécanique. © Julia Patouret, Inrap

Fouille planimétrique par quarts de mètre carré d’un sol d’occupation du Néolithique moyen, avec en premier plan un grand foyer à pierres chauffées. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Fouille planimétrique par quarts de mètre carré d’un sol d’occupation du Néolithique moyen, avec en premier plan un grand foyer à pierres chauffées. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

J’ai besoin de suivre tout ce qui se passe. Il est indispensable que j’aie une vision d’ensemble.
On fait parfois des réajustements, en fonction des vestiges trouvés la veille. Ils soulèvent certaines fois de nouvelles questions. Il faut trouver les méthodes adaptées pour y répondre. On se concerte. On confronte les points de vue. Je dois trancher rapidement, c’est mon rôle.
Les spécialistes se succèdent sur le site pour récolter les données nécessaires à l’élaboration du bilan scientifique. Il faut mettre en évidence clairement le potentiel scientifique du site : état de conservation, nature des vestiges, détermination typo-chronologique, aspects technologiques, premières propositions d’interprétation fonctionnelle des zones et d’organisation spatiale par phase chronologique. Et replacer tout ça dans ce qu’on connaît déjà et dans ce qu’on peut obtenir comme réponses aux questions encore en suspend.

Discussion et concertation (Je suis à droite !) © Julie Gerez, Inrap

Discussion et concertation (Je suis à droite !) © Julie Gerez, Inrap

18h00, j’enfile de nouveau mon costume de jeune maman, pour le quitter de nouveau vers 21h et poursuivre le bilan scientifique et intégrer les nouvelles données acquises dans la journée.

Une période intense de 3 mois, au cours de laquelle deux bilans scientifiques m’ont été demandés : (60 et 90 pages de travail habituellement effectué en post fouille). Mais le site méritait cet investissement.

Dégagements de fragments de terre cuite à empreintes de clayonnage qui constituaient le dôme d’argile qui s’est effondré d’un four du Néolithique moyen. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Dégagements de fragments de terre cuite à empreintes de clayonnage qui constituaient le dôme d’argile qui s’est effondré d’un four du Néolithique moyen. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

En effet, l’intérêt du site des Queyriaux réside dans la présence de sols d’occupation denses et structurés, remarquablement conservés, dans les habitats du Néolithique moyen chasséen et du Bronze moyen. L’abondance du matériel collecté, sa diversité et son excellente conservation renforcent la valeur du site. Il offrait donc une occasion rare de pouvoir connecter les aménagements enterrés aux sols de circulation jonchés des vestiges, qui révèlent une plus large palette des activités humaines. L’association de ces deux sources d’information complémentaires permettait d’envisager une reconstitution palethnographique plus fidèle de la vie quotidienne des habitants .

La répartition spatiale atteste une organisation de l’occupation, caractérisée par des zones délimitées et complémentaires, spécialisées dans différents types d’activités qui gravitent autour d’une zone centrale marquée par la présence de grands bâtiments. Nous avions les données nécessaires pour enrichir les connaissances encore très partielles sur les villages en contexte terrestre et aborder les questions du territoire d’exploitation, des modalités d’occupation du territoire et des réseaux d’échange des communautés et pour permettre un retour critique sur les modèles esquissés jusqu’alors.

Régionalement, le site constitue un objet d’étude inédit pour le Bronze moyen qui est une période mal connue.

Dégagement d’un animal déposé (carnivore) dans une fosse du Bronze moyen. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Dégagement d’un animal déposé (carnivore) dans une fosse du Bronze moyen. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

En revanche, les sites du Chasséen récent sont nombreux. Sur la plupart d’entre eux, la présence des sols d’occupation était attestée. Cependant, dans certains cas, ils n’ont pas été traités ; dans d’autres cas, plus rares, les sols n’ont pu être appréhendés que sur des surfaces restreintes. Aux Queyriaux, l’enjeu de la demande de classement comme découverte exceptionnelle résidait dans l’objectif d’obtenir enfin les moyens nécessaires à l’exploitation des sols d’occupation sur de vastes étendues.

Une portion d’un secteur de sol d’occupation néolithique en cours de fouille manuelle. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Une portion d’un secteur de sol d’occupation néolithique en cours de fouille manuelle. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Démontage d’un foyer à pierres chauffées et enregistrement des données. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Démontage d’un foyer à pierres chauffées et enregistrement des données. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Finalement, au bout de 5 mois d’opiniâtreté,  nous avons obtenu le classement du site en découverte d’importance exceptionnelle d’intérêt national pour le Néolithique moyen et l’âge du Bronze moyen, et nous avons passé 14 mois sur le terrain, au lieu des 6 initialement  prévus.
2000 m² de sols d’occupation, répartis sur 7 secteurs ont pu être fouillés, ainsi que les 4000 structures recensées sur le site. Nous avons ainsi traversé les saisons avec la rigueur scientifique constante qui s’imposait. En parallèle, la nécropole antique qui bordait la voie romaine a été fouillée intégralement.

Le tamisage à l’eau des sédiments prélevés lors de la fouille des sols n’a jamais cessé, même dans les conditions les plus rude© Carine Muller-Pelletier, Inrap

Le tamisage à l’eau des sédiments prélevés lors de la fouille des sols n’a jamais cessé, même dans les conditions les plus rudes© Carine Muller-Pelletier, Inrap

le retour de la belle saison. © Marcel Brizard, Inrap

le retour de la belle saison. © Marcel Brizard, Inrap

Et chaque jour, malgré le stress et la fatigue, je me rendais sur le site avec la même émotion. Je me disais que nous avions tellement de chance de pourvoir travailler sur un site aussi magnifique, j’avais conscience de vivre un grand moment dans ma vie d’archéologue, qui ne se reproduirait peut-être pas. Les premiers résultats des études viennent confirmer ce que nous avions pressenti sur le terrain, c’est une grande satisfaction.

Les trous et les tas au dernier soir de a fouille. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Les trous et les tas au dernier soir de la fouille. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

 

Carine Muller-Pelletier, archéologue à l’Inrap

 Lire la version anglaise du texte / Read the english translation

Découvrir la vidéo : Un village néolithique dans le Puy-de-Dôme

Un « Day of Archaeology » à Viarmes (France), ma ville de résidence

Lorsque j’ai été contacté pour la réalisation du diagnostic archéologique de la place de la mairie de Viarmes, j’ai d’abord été stupéfait.  J’habite cette petite ville située au nord de Paris depuis vingt ans. Jamais l’idée de faire de mon lieu de résidence un objet de recherche ne m’avait effleuré. Je pratique l’archéologie depuis une trentaine d’années. J’ai commencé à exercer au sein d’associations archéologiques locales puis à  l’AFAN. Je travaille désormais à l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives), dont la création remonte à 2002. Au cours de ma carrière, j’ai travaillé sur les villes de Villiers-le-Sec, de Villiers-le-Bel, de Louvres, j’ai étudié de nombreux sites médiévaux et j’ai même fait une découverte incroyable, à Baillet, en mettant au jour les statues soviétiques de l’exposition universelle de 1937 !

Au premier plan, moi-même, en train de faire une visite commentée de mon chantier © JL Bellurget, Inrap

Au premier plan, moi-même, en train de faire une visite commentée de mon chantier © JL Bellurget, Inrap

Mais revenons à Viarmes.  Tout commence lors du diagnostic archéologique, en janvier 2012.
Le bureau du maire est à quatre mètres. De sa fenêtre, il voit apparaître, en même temps que nous, un sol pavé de terres cuites colorées XIIIe siècle.  Mon collègue et vieux complice Nicolas commence à dégager un sol bicolore jaune et vert. La tranchée continue avec un  large creusement dont on ne peut atteindre le fond. À une largeur de douze mètres, nous heurtons un large mur en pierre de taille : une tour et son fossé. Nous comprenons que nous venons de trouver un château fort.

Château médiéval de Viarmes

Château médiéval de Viarmes © Inrap

Au même moment,  Pierre, ancien professeur de mathématiques et mémoire vivante de la ville de Viarmes, me contacte pour me signaler la découverte, ancienne, d’un curieux objet en argent retrouvé dans une tranchée d’assainissement, non loin du diagnostic. Il s’agit d’une petite matrice de sceau qui représente la tête d’un chevalier avec son heaume et un blason. On y discerne également une inscription. Avec mon collègue Marc, nous la déchiffrons : “Charlot de la Courneuve”. On croirait un canular, nos bureaux se situent, depuis 2009, dans la ville de La Courneuve ! Quelle coïncidence !

Sceau

Sceau “Charlot de la Courneuve”

Le château médiéval, enfoui sous l’esplanade de la mairie, avait en fait été  “oublié”. Ses voûtes, révélées lors d’aménagements dans les années 80, avaient été interprétées comme une salle de garde du XVIe siècle. Suite aux résultats du diagnostic archéologique, une fouille préventive est prescrite. Elle débute en juin 2013 pour une durée de 50 jours. Mon équipe se compose de Nicolas, qui a effectué le diagnostic avec moi, Eddy, avec qui j’ai fouillé à Marne-la-Vallée et à Serris, Marc, qui partage mon bureau à La Courneuve et participe à la fouille programmée du château d’Orville et Hervé, que j’ai connu à Serris en 1989. Des stagiaires nous assistent également durant le chantier.

Vue du chantier lors de la Journée porte ouverte du 7 juillet © Inrap

Vue du chantier lors de la Journée porte ouverte du 7 juillet © Inrap

La fouille commence par un terrassement à la pelle mécanique avec l’aide de l’assistant technique, Saïd et du pelleur, Harry.  Ce décapage permet une plus grande ouverture du site et fait apparaître les vestiges de façon spectaculaire.
Une dalle ciment recouvrant une ancienne latrine située dans la cour est enlevée. C’est ainsi que nous apercevons l’ampleur du mur d’enceinte conservé sur plusieurs mètres de haut. Il donne sur le logis seigneurial. Les bases de deux fenêtres, coupées par la rue voisine, laissent deviner la salle. Manifestement tout a brûlé. Une épaisse couche incendiée est retrouvée dans le fossé adjacent : Cette partie du château a été détruite à la fin de Moyen Âge. La tour d’angle, aperçue lors du diagnostic, surgit. Un glacis en pierre de taille lui confère l’allure d’une pyramide.

Le glacis de la tour d'angle en cours de dégagement © Inrap

Le glacis de la tour d’angle en cours de dégagement © Inrap

Un deuxième édifice livre une pièce pavée au décor formé de carrés jaunes et verts, agrémentés de carreaux historiés. L’abondance des découpes complexes et des carreaux historiés, sur les côtés et au dessus, indique un pavage sophistiqué. Un étage qui surmonte cet ensemble est accessible par un escalier.  On y trouve une salle de vingt mètres de long riche en décors : aigle, cerf, sagittaire, léopard, l’agneau pascal apparaît.  Nous y découvrons aussi un écu orné de coquilles Saint-Jacques dorées (ressemblants à des personnages de Pac-man d’après Olivia) : il s’agit des armories de Pierre de Chambly, seigneur de Viarmes. L’édifice a  vraisemblablement été construit à la fin du XIIIe siècle par “notre ” Pierre VI de Chambly.

Carreau de pavement : trilobe  à l'agnus dei  © Inrap

Carreau de pavement : trilobe à l’agnus dei © Inrap

La fouille de la seconde pièce, au sol de plâtre surcreusé, présente les stigmates d’un violent incendie plus ancien que celui du château.
Reste à questionner les chroniques pour retrouver les circonstances du drame. Incursion de Charles le Mauvais (le traître hollywoodien de l’époque de Jean-le-Bon) avec des mercenaires anglais ?  Ou bien La grande Jacquerie  de 1358 ?
Le terrain peut apporter quelques réponses, en fournissant des tessons ou des monnaies qui aideront à dater, et d’autres indices.  Heureusement qu’il nous reste encore trois semaines de fouilles!

Découvrir la fouille de Viarmes en vidéo

François Gentili, archéologue à l’Inrap

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