archéologie

Le chantier de fouille, “terrain de jeu” de l’archéologue

Réalisation d’un relevé topographique sur le chantier de Villenauxe la grande (je suis à gauche) © Antoine David, Inrap

« Je n’ai rien oublié ? » ai-je pensé au moment de prendre la voiture pour rejoindre mon collègue Laurent, responsable d’une opération de diagnostic à Verdun dans la Meuse. Je m’appelle Luc Sanson, je suis technicien d’opération à l’Inrap Grand Est et je m’apprête à débuter une journée qui me semble assez représentative de ma vie d’archéologue.

 

Le diagnostic est situé non loin du centre-ville de Verdun, où une stratification importante est supposée, mais à proximité immédiate des remparts médiévaux et modernes de la citadelle. La réalisation des tranchées de diagnostic est complexe, des blindages ont été prévus au cas où il faudrait descendre au fond, afin de réaliser les observations archéologiques en toute sécurité. Ce sont principalement des niveaux de remblais contemporains et modernes qui s’offrent à nos yeux. Les découvertes de la journée ? Quatre sections de murs avec le sol associé appartenant à un bâtiment disparu. Il s’agit de toute évidence d’un bâtiment du XXe siècle. Pourtant, ni les clichés orthogonaux de l’IGN (Institut national de l’information géographique et forestière), ni les plans de la citadelle en notre possession ne font figurer cette construction. L’archéologie reste bel et bien une source d’information importante, même pour les périodes les plus récentes.

 

Réalisation d’un sondage profond blindé sur le diagnostic de Verdun © Luc Sanson, Inrap

L’examen de l’épaisseur des remblais nous questionne sur l’état du terrain avant les terrassements. Nous allons certainement entreprendre de les modéliser avec le logiciel QGIS, un logiciel libre de Système d’Information Géographique (SIG). Je me demande si l’épaisseur moyenne des remblais pourrait être estimée avec le logiciel R. Étant en plein apprentissage de ce logiciel libre de statistiques, je ne rate pas une occasion de m’exercer afin d’améliorer ma pratique.

Fouille d’une sépulture sur la fouille de Villenauxe © Jérémy Maestracci, Inrap

La canicule ne nous épargne pas, la fin de journée est particulièrement éprouvante ! En rentrant du terrain, je passe par le centre de recherches archéologiques Inrap de Metz pour récupérer du matériel de prélèvement. J’en profite également pour rendre visite à mon collègue Franck, infographiste, qui réalise la mise en page d’un rapport de fouilles que je viens de rédiger. Il s’agit de la fouille d’une nécropole de l’Antiquité tardive à Villenauxe-la-Grande, dans l’Aube, dont j’étais le responsable scientifique. J’étais assisté de mon collègue Jérémy, anthropologue, le tandem que nous formions était idéal pour ce type de fouille. Franck me signale quelques petits problèmes à régler, comme la numérotation des figures. J’aurai le week-end pour les solutionner !

 

Enregistrement d’une sépulture sur le chantier de Villenauxe-la-Grande © Jérémy Maestracci, Inrap

En rentrant chez moi, je repense à cette fouille de Villenauxe, dont la phase terrain s’est achevée il y a deux ans déjà ! La fouille de ces sépultures fait partie de mes meilleurs souvenirs d’archéologues. Je prends enfin conscience que mon quotidien est marqué par plusieurs temporalités : le quotidien immédiat avec le diagnostic de Verdun ; le moyen terme de l’achèvement de la rédaction d’un rapport ; et le long terme de souvenirs enfouis qui ressurgissent çà et là. C’est peut-être cela le quotidien de l’archéologue !

Illustrer et valoriser l’archéologie : le quotidien de l’infographiste

Bonjour ! Je m’appelle Frédérique Robin. Après une formation de graphiste, j’ai longtemps travaillé au sein d’une imprimerie assez importante. En 2004, je rejoins l’Inrap.

Un rapport d’opération terminé, au retour de chez l’imprimeur ! © Myr Muratet, Inrap

Depuis, j’exerce le métier d’infographiste au centre de recherches archéologiques de l’Inrap à Nîmes. Ce Day of Archaeology me donne l’occasion de vous présenter toutes les facettes de ce métier. Au service des responsables d’opérations et des différents spécialistes en archéologie, j’apporte ma contribution afin de rendre un rapport d’opération le plus lisible et le plus beau possible. En effet, à la fin d’un diagnostic ou d’une fouille en archéologie préventive, c’est le document qui gardera la mémoire du site et qui est remis à l’État.

Ce document scientifique réunit les données de terrain, leur analyse et enfin leur interprétation.

Je collabore de façon étroite avec le responsable d’opération au cours de la fouille pour le montage du plan et surtout en post-fouille, à mon bureau, afin de définir le choix de l’information représentée sur les plans, les dessins, les photos … tout cela pour éclairer le propos de l’archéologue.

Réunion de travail pour mettre en place le post-fouille avec le responsable d’opération, les responsables de secteur, le topographe et moi © Marie Rochette, Inrap

Mon travail d’infographiste consiste également à concevoir les illustrations du rapport en particulier les cartes et plans en englobant les règles de sémiologie graphique.

Cela nécessite de nombreuses manipulations dans plusieurs logiciels comme Qgis par exemple. Je travaille alors avec les copies des « shapes » de données que me fournit le topographe. Je mets en place une cartographie automatique, des modèles de mise en page de plans et figures, et parfois un atlas pour les opérations les plus importantes.

Avec différents logiciels de création graphique et de mise en page, je redessine les structures à partir des dessins réalisés en cours de fouille (on appelle cela, dans notre jargon, la mise au propre) ; j’améliore les photos, les détoure et je conçois des planches d’objets avec de belles échelles.

Je réalise également différents types de mises en page : pour le rapport de diagnostic ou de fouille, les posters scientifiques avec les archéologues et dans le cadre de présentation à un large public, je maquette les dépliants de visites du site, les affiches, les flyers, les frises chronologiques en collaboration avec la chargée de développement culturel et de communication.

Préparation d’un PowerPoint avec deux archéologues pour une conférence présentant les résultats d’une fouille © Claire Molliex, Inrap

Voici le quotidien de mon activité mais…

… à côté de cela, je m’implique dans bien d’autres projets portés par mes collègues comme la future publication d’un livre. En effet, je travaille actuellement sur un ouvrage scientifique intitulé «Maisons et fortifications de terre au Moyen Âge en Midi Méditerranéen». Je mets en page des rapports de missions à l’étranger comme au Tchad ou en Algérie.

Un exemple de rapport pour l’étranger, j’ai repris la maquette de l’Inrap et je l’ai décliné aux couleurs du pays © Frédérique Robin, Inrap

J’ai également participé à la création d’une exposition dans les gares de Nîmes et de Montpellier, pour valoriser nos travaux sur la ligne à grande vitesse entre Nîmes et Montpellier, et sur le doublement de l’autoroute A9.

Voici les panneaux réalisés pour l’exposition dans les gares de Nîmes et de Montpellier © Cécile Martinez, Inrap

Je participe chaque année aux Journées nationales de l’archéologie (JNA), en particulier à Arles, avec les archéologues de l’Inrap et ceux du Musée de l’Arles Antique avec qui nous collaborons sur les chantiers arlésiens.

Journées nationales de l’archéologie à Arles © Inrap

Je suis souvent sollicitée pour de nouveaux projets. Depuis peu, je prépare des documents d’édition numérique au format html et je vais bientôt devenir formatrice pour « la mise en page du rapport sur InDesign ».

Aucune de mes journées ne se ressemble, mais leur point commun, est de valoriser l’archéologie ainsi que le métier pluridisciplinaire d’infographiste spécialisée dans l’archéologie. Au fil du temps, je me suis rendue compte que ce travail au début un peu répétitif et peu créatif, s’est transformé, au contact des archéologues de mon interrégion, en métier passionnant.

Veau, vache, cochon… castor : le quotidien d’une archéozoologue

Je m’appelle Charlotte Leduc et je suis archéozoologue à l’Inrap. Pour ce Day of Archaeology, je souhaite partager avec vous plusieurs aspects de mon travail et de « mes » quotidiens d’archéozoologue.

Il est 8h, et je viens d’arriver au centre de recherches archéologiques Inrap de Metz, où je travaille depuis maintenant deux ans. Je découvre en pénétrant dans mon bureau, un crâne de chevreuil, trônant sur ma table de travail, avec un post-it laissé par un de mes collègues « cadeau pour ta collection de comparaison » ! Et oui, c’est le genre de cadeaux que l’on me réserve à l’issue de balades forestières dominicales. J’en suis ravie, car j’ai toujours besoin d’étoffer ma collection ostéologique de référence. Je dépose donc le nouveau venu aux côtés de ces congénères. Ce spécimen est intéressant car ces bois (il s’agit donc d’un mâle) sont bien conservés.

Collection ostéologique de comparaison © C. Leduc, Inrap

Je reprends mon travail du moment, l’étude de la faune d’un site d’habitat daté du Premier Moyen Âge, découvert sur la commune d’Obenheim (67) en Alsace.

Les fouilles, réalisées par un collègue P. Dabek, ont notamment permis de mettre au jour les vestiges d’un habitat rural daté du Haut Moyen Âge. Plus de 1300 restes fauniques y ont été découverts. Aujourd’hui, je continue la détermination des fragments d’os. Je trie la faune par espèce afin de faciliter l’enregistrement dans ma base de données. Celle-ci rassemble tout un panel de données : espèce, os, parfois l’âge et le sexe de l’animal, état de conservation, présence de traces de découpe… Les principaux objectifs de cette étude sont d’une part de caractériser les pratiques d’élevage et les modalités d’exploitation des animaux mises en œuvre par les occupants du site et d’autre part de documenter la diversité des activités humaines qui ont pu s’y dérouler.

Au cours de l’étude, je découvre la présence d’au moins quatre probables spécimens de patins à glace réalisés sur os. Il s’agit de radius ou de métapodes entiers de cheval, qui présentent une face aplanie dans l’axe longitudinal de l’os, résultant du frottement de la pièce sur la glace, et parfois des aménagements de chanfreins aux extrémités. Ce type d’objet est fréquemment documenté pour les périodes antique et médiévale, notamment en Alsace. Les quatre exemplaires d’Obenheim viennent donc enrichir le corpus et confortent l’hypothèse d’une particularité régionale déjà soulevée par d’autres collègues archéozoologues.

Patin à glace sur métatarse de cheval découvert au sein de l’occupation du Haut Moyen-Âge à Obenheim (67) en Alsace (France) © Photo : F. Verdelet, Inrap ; PAO : C. Leduc, Inrap

Cela entrainera certainement un travail de synthèse collectif  afin de mieux les caractériser et de comprendre leur valeur culturelle régionale.

Après la pause de midi, changement de programme. Je vais maintenant me consacrer à la préparation d’une mission à l’étranger dans le cadre d’un projet de recherche que je développe avec Louis Chaix professeur émérite au Muséum de Genève et qui porte sur l’exploitation du castor européen au Mésolithique en Russie. En effet, si l’essentiel de mon travail consiste à analyser les restes de faune issus des fouilles préventives réalisées en Grand Est, toutes périodes confondues, je suis également une spécialiste du Mésolithique (environ -9600 à -6000/5000 ans av. J.C.). Je m’intéresse tout particulièrement à l’exploitation du monde animal par les sociétés des derniers chasseurs-cueilleurs qui ont occupé l’Europe avant le Néolithique et le développement des sociétés agro-pastorales. Je travaille sur des groupes culturels d’Europe du Nord et de Russie et notamment sur un site exceptionnel, Zamostje 2, localisé à 150 km au nord de Moscou et fouillé depuis 1989 par V. Lozovski (†) et O. Lozovskaya (Institut d’Histoire de la Culture Matérielle de Saint-Pétersbourg, Académie des sciences de Russie ; Musée d’état d’histoire et d’art de Serguiev Posad. Le système économique des chasseurs-cueilleurs ayant occupé ce lieu de 7000/6500 à 4800/4300 av. J.C. reposait en grande partie sur la pêche et sur la chasse de deux espèces : l’élan et le castor. Le castor y a été exploité de façon très intensive, pour sa fourrure, sa viande et aussi pour ses mandibules qui étaient prélevées pour être utilisées comme outils pour travailler le bois. Des milliers d’exemplaires ont été mis au jour au cours des fouilles à Zamostje 2. Ils témoignent d’une exploitation quasiment industrielle et très standardisé de l’animal, c’est tout l’objet de mon projet de recherche.

Outil sur mandibule de castor, Zamostje 2, fouille 2011 © C. Leduc, Inrap

Je dois donc aller régulièrement à Moscou et à Saint-Pétersbourg pour étudier ces restes de castors et procéder à de nombreuses analyses, notamment ostéométriques pour mieux comprendre les stratégies de chasse.

Enregistrement de données ostéométriques sur des castors modernes au Muséum d’histoire naturelle de Berne, Suisse, en compagnie de Louis Chaix © A. Rehazek

Et puisqu’un tel travail nécessite de bien connaître cet animal, quoi de mieux que de s’y intéresser également lorsqu’il est encore vivant ! Le castor ayant été réintroduit dans les années 80 en Lorraine, je participe également au suivi des populations locales. Je réalise des prospections annuelles en parcourant des tronçons de rivières, en enregistrant et en géo-localisant tous les indices de présence de l’animal, avec le Groupe d’Etude des Mammifères Lorrains (GEML). C’est l’occasion de rencontrer des naturalistes passionnés, fins connaisseurs du monde animal et d’observer les talents de bâtisseur du castor.

Barrage construit par des castors sur un petit affluent de la Moselle © C. Leduc, Inrap

La journée de travail se termine… J’ai maintenant rendez-vous avec plusieurs de mes collègues pour un entraînement hebdomadaire de football, puisque nous avons décidé de participer à la Winckelmann Cup, la coupe internationale de football des archéologues, un moment sportif et festif annuel à ne pas manquer et qui permet de découvrir ses collègues sur le terrain … mais avec du gazon !

Winckelmann Cup, coupe internationale de football des archéologues © Inrap


Une journée dans les pas d’une archéologue : fouille à la Cathédrale de Nîmes

Bonjour, je suis Marie Rochette. Je suis archéologue médiéviste au Centre de recherches archéologiques Inrap de Nîmes. Ce Day of Archaeology me donne l’occasion de vous parler d’une de mes journées de fouille à l’intérieur de la Cathédrale de Nîmes.

La Cathédrale de Nîmes © Marie Rochette, Inrap

Cette opération est considérée comme un chantier de fouille, mais son organisation est très particulière car elle dépend de l’avancée des travaux de réfection du sol de la nef de l’église.

Ainsi durant trois mois, trois collègues, Odile, Claire et Frédéric, et moi avons travaillé en co-activité avec les maçons, les électriciens, les foreurs… qui participent à ce chantier.

Le cadre de l’opération est exceptionnel ! C’est la première fois que l’on va pouvoir observer, dans quatre sondages, le sous-sol de l’édifice. L’église que l’on visite aujourd’hui a été en grande partie reconstruite à l’époque moderne.

Dès la préparation de l’opération, de nombreuses questions se posent et attisent notre curiosité :

Comment était l’église romane ? Et auparavant, y a-t-il eu une église paléochrétienne ? Le quartier était-il occupé par un bâtiment antique public comme les historiens le pensent ? Ces vestiges seront-ils accessibles au fond des sondages ?

J’ai beaucoup de chance car même si le contexte de cette opération atypique s’annonce complexe, les enjeux scientifiques sont passionnants.

La chantier de fouille à l’intérieur de la Cathédrale © Marie Rochette, Inrap

Le premier jour, l’arrivée à 8h dans ce bâtiment majestueux impressionne. Notre vestiaire est installé dans le déambulatoire de l’abside. Le confessionnal et quelques tableaux religieux font le décor ! Le réfectoire se situe à l’étage dans une grande salle voûtée.

La première matinée est consacrée à la visite de l’édifice : la nef et le chœur, les chapelles, le triforium, le clocher… et la terrasse ! Aux premières heures de la journée, cette dernière offre une vue imprenable sur la ville !

Vue de Nîmes depuis la Cathédrale © Marie Rochette, Inrap

Nous devons creuser les deux premiers sondages entièrement à la main. Le premier se trouve près du chœur, le second est à l’opposé. On convient de mettre toute la terre au centre de la nef, elle sera emportée dans un camion dans quelques semaines. Au bout de quelques jours, le tas est impressionnant !

Premiers sondages dans la Cathédrale © Marie Rochette, Inrap

Deux autres sondages, l’un au sud de la nef et l’autre au nord, sont creusés à l’aide d’une petite pelle mécanique.

Sondages à la pelle mécanique © Marie Rochette, Inrap

À 1,30 m de profondeur sous le dallage de l’église, les vestiges apparaissent enfin : les maçonneries de fondations filantes séparant la nef et les bas-côtés. C’est bien la cathédrale romane. Un petit sondage complémentaire, dans un placard entre une chapelle et la nef, nous permet aussi d’observer une portion du mur gouttereau méridional. Bâti avec de grands blocs en remploi, il est renforcé par un contrefort.

Les maçonneries mises au jour sous le dallage de la Cathédrale © Marie Rochette, Inrap

Après quelques semaines de fouille, ces quelques points d’observation nous permettent de restituer la nef romane : elle est constituée de trois nefs. La nef centrale est plus étroite que celle actuelle. On en déduit aussi sa longueur minimale qui est au moins équivalente à l’édifice actuel.

En poussant un peu plus profondément la fouille, des couches plus anciennes sont mises en évidence. Au vu du mobilier recueilli (céramique, plaquages de marbre, moulures), elles datent de l’Antiquité et de l’Antiquité tardive. En fond de tranchée, et malgré le blindage qui a été installé pour notre sécurité et nous complique un peu la tâche, nous avons malheureusement peu d’espace pour poursuivre l’investigation.

Un gros bloc nous intrigue… Mon collègue Frédéric le dégage un peu plus. Il s’agit d’un très grand bloc de corniche antique, retourné, qui a pu appartenir à un édifice important !

Bloc de corniche antique © Marie Rochette, Inrap

Aurélien, le topographe de l’équipe, qui vient chaque semaine sur le chantier pour relever les vestiges mis au jour, pourra dans quelques jours faire une série de photographies pour rendre compte en 3D du riche décor du bloc.

Chaque soir après 17h, la cathédrale retrouve son calme. Outils rangés, lumières éteintes, nous sortons par la place du chapitre. En ouvrant la porte, le soleil nous éblouit et nous ramène aussitôt dans le mouvement de la ville !

Archéologie en outre-mer

Je m’appelle Thierry Cornec, pour ce « Day of Archaeology », je souhaite partager les particularités de mon travail de Directeur adjoint scientifique et technique (Dast) des départements d’outre-mer (Dom) au sein de l’Inrap.

Aéroport Félix Eboué, Cayenne. Point névralgique de l’activité du Dast Dom. Une fois par mois, lieu de passage obligé pour retrouver mes collègues en Guadeloupe et en Martinique, rencontrer des partenaires, des aménageurs, des universitaires ou pour rallier mon bureau au centre de recherches archéologiques de Guyane où je travaille avec une dizaine d’agents.
Depuis 2012, cette aire géographique déjà vaste (comme un trajet régulier entre Paris et Stockholm, l’équivalent d’un Cayenne-Pointe-à-Pitre) s’étend jusqu’à La Réunion et à Mayotte.

Mes horloges !

Mes horloges !

La fonction implique aussi de suivre nos différentes opérations de terrain sur tous ces territoires dispersés et, non des moindres particularités, organiser ce travail en collaboration avec les quatre services de l’archéologie ( !), gestionnaires des territoires où l’Inrap intervient dans les Dom ! L’avenir pourrait aussi voir ce territoire s’agrandir à Saint-Pierre-et-Miquelon et aux Terres Australes et Antarctiques Françaises (comme un grand écart climatique !).
Autre particularité, je dois jongler avec tous les décalages horaires que nous avons depuis la Guyane avec les autres régions, 1 heure, 4 heures, 5 heures, 6 heures, 7 heures ou 8 heures….selon les territoires et les saisons. Mon ordinateur et mes téléphones sont agrémentés d’une série d’horloges afin que je puisse m’y retrouver.

Le centre de recherches archéologiques Inrap à Cayenne © Inrap

Le centre de recherches archéologiques Inrap à Cayenne © Inrap

Heureusement que mes interlocuteurs savent où je travaille. Cela m’évite d’être contacté à des heures indues.
La technologie peut aussi parfois venir en aide, les courriels ne rendent pas compte du décalage horaire et la visioconférence, elle, ne connait pas les distances. Mais depuis 5 ans que j’occupe ce poste à Cayenne, ces inconvénients, mineurs finalement quand on a appris à travailler dans ce contexte, sont les plus faciles à surmonter. Les journées sont parfois un peu plus longues vu de Guyane : en heure locale, les collègues de Métropole commence à travailler vers 3 h du matin et ceux des Antilles finissent la leur vers 19 h  (sans parler de l’Océan Indien, qui s’endort plus ou moins quand je me lève). Ici, il est aisé de commencer ses journées tôt, entre 6 h et 7 h pour profiter des fraîcheurs matinales… et des routes encore peu encombrées !

L’essentiel de mon travail consiste à programmer les opérations de diagnostics et de fouilles. Pour cela, je travaille avec un assistant technique, une chargée d’administration et une assistante opérationnelle. Nous donnons corps, ensemble, à la programmation des opérations, pour lesquelles sont désignés des responsables d’opérations, eux aussi grands habitués des aéroports. Et quelles opérations ? Encore des particularités locales qu’il s’agisse de la chronologie, des cultures ou des vestiges…

Dans l’ensemble des DOM, la chronologie est marquée par la date de l’arrivée des colons qui bouleverse bien évidemment toutes les cultures antérieures. L’archéologie documente souvent  cette période de façon plus précise que ne peuvent le faire l’histoire ou les chroniques des XVIIe et XVIIIe siècles.

Habitation Sigy, XVIIIe, Le Vauclin, Martinique © Inrap

Habitation Sigy, XVIIIe, Le Vauclin, Martinique © Inrap

Et si cette arrivée n’est pas la même sur l’ensemble des territoires, que dire des périodes antérieures ! Les chronologies ne sont pas encore abouties, diffèrent d’une zone à l’autre et sont sujettes à discussion.

Diagnostic, installations amérindiennes sur un cordon de la plaine littorale, Kourou, Guyane. © Sandrine Delpech, Inrap

Diagnostic, installations amérindiennes sur un cordon de la plaine littorale, Kourou, Guyane. © Sandrine Delpech, Inrap

Et évidement dans l’Océan indien le contexte est différent, pas d’installation connue à La Réunion avant l’arrivée des colons et on constate une présence musulmane à Mayotte depuis le IXe.

Mosquée de Tsingoni, XVIe, Mayotte © Inrap

Mosquée de Tsingoni, XVIe, Mayotte © Inrap

Mon travail consiste également à accompagner mes collègues archéologues dans des partenariats avec des centres d’expertises locaux, universitaires ou unités de recherche. Je suis aussi chargé, avec l’appui du siège de l’Inrap à Paris,  de ma hiérarchie directe à Bègles, et en collaboration avec mes collègues locaux, du suivi des travaux de terrain, de la mise en place des phases d’études pour la remise des rapports et de l’accompagnement des projets de recherches.
La valorisation occupe aussi une grande partie de mon travail. Qu’il s’agisse de faire valoir notre savoir-faire auprès de la communauté scientifique ou de sensibiliser le grand public.

Colloque de l'AIAC, Sint Maarten, 2015 © Inrap

Colloque de l’AIAC, Sint Maarten, 2015 © Inrap

En collaboration avec la chargée de la valorisation culturelle, nous travaillons sur des outils pédagogiques afin de diffuser nos résultats vers les Antillais, Guyanais et Réunionnais, pour qui notre discipline est encore nouvelle : autant de conférences pour expliquer nos métiers et nos résultats, autant de nouvelles frises chronologiques pour chaque région à créer, autant d’expositions à inaugurer, autant de visites de chantier à organiser.

Comment ne pas apprécier, aussi, car c’est important, un cadre de travail tel que les tropiques ? Même si les fouilles dans ces lieux exotiques ne sont pas toujours les plus confortables – chaleurs intenses, taux d’humidité records, cocotiers dangereux :-), la pratique de l’archéologie reste source de beaucoup de satisfaction, scientifique et humaine, où l’inédit domine toujours la routine.

Fouille de la plage des Raisins Clairs, en Guadeloupe © François Decluzet, Inrap

Fouille de la plage des Raisins Clairs, en Guadeloupe © François Decluzet, Inrap

Une journée de Dast dans les Dom? Une journée identique à celle d’un collègue de métropole. À cela près que je travaille sur d’autres continents, d’autres cultures… Tout ce qui fait le sel du métier est ici profondément différent et exaltant.

 

Thierry Cornec

Archéologie d’un village de Touraine

Bonjour ! Nous sommes Jean-Philippe Chimier et Nicolas Fouillet, tous deux archéologues à l’Inrap et membres permanents du Laboratoire Archéologie et Territoires de l’UMR 7324 Citeres (université de Tours). C’est à ce double titre que nous dirigeons un programme de recherche sur le village d’Esvres (Centre – Val-de-Loire, France). Ces recherches ont pour objectif l’étude du village dans « la longue durée », des premières occupations du site à la période gauloise à aujourd’hui. La particularité de ces travaux est de mêler archéologie préventive et archéologie programmée. Ces dernières sont constituées de prospections au sol, de sondages archéologiques, d’études de documents d’archives, d’inventaire du patrimoine bâti et d’une enquête documentaire. Au total, ce sont près de 50 chercheurs qui ont travaillé sur le programme depuis sa mise en place en 2011.

Esvres, le centre-bourg © Jean-Philippe Chimier, Inrap, 2012

Esvres, le centre-bourg © Jean-Philippe Chimier, Inrap, 2012

L’étude du village dans sa globalité a nécessité une immersion au sein de la communauté, qu’ils s’agissent des élus, des agents communaux et bien-sûr de ses habitants. C’est aux Esvriens, sans qui nous n’aurions pas pu écrire cette page d’histoire, que l’équipe archéologique souhaite rendre hommage à l’occasion de ce « Day of Archaeology ».

Les habitats et les habitants.

Une partie des opérations programmées correspond à la réalisation de sondages manuels ou d’observations architecturales chez les particuliers. Nous avons globalement été accueillis avec bienveillance, mais gagner la confiance des habitants est un travail qui s’est construit doucement, au fur et à mesure des campagnes de terrain. Il nous a fallu constituer un réseau à partir des quelques contacts que nous avions initialement.

Surveillance de travaux au chevet de l’église et visite spontanée des riverains. © Jean-Philippe Chimier, Inrap

Surveillance de travaux au chevet de l’église et visite spontanée des riverains. © Jean-Philippe Chimier, Inrap

Sondage chez un particulier, et dans le cimetière gallo-romain ! © Jean-Philippe Chimier, Inrap

Sondage chez un particulier, et dans le cimetière gallo-romain ! © Jean-Philippe Chimier, Inrap

Relevé d’une cave au scanner 3D © Jean-Philippe Chimier, Inrap

Relevé d’une cave au scanner 3D © Jean-Philippe Chimier, Inrap

C’est la municipalité qui a apporté les premières clefs en organisant en 2009 une exposition sur les premières fouilles préventives. Depuis lors, nous avons travaillé en collaboration avec les différents services : la culture bien sûr, mais aussi l’urbanisme, les services techniques et la police municipale. Esvres possède aussi un réseau associatif actif et dense qui a permis de nous faire connaître. Nous avons rencontré les membres d’associations diverses (randonnée, parents d’élèves, conseil économique de la paroisse…), mais c’est surtout grâce à l’association locale pour la défense du patrimoine (ASPE) que nous avons pu entrer en contact avec des particuliers motivés et intéressés qui nous ont donné accès à leur propriété.
Il nous a aussi fallu rencontrer les habitants par nous-mêmes, en expliquant au cas par cas ‑ et au porte à porte ! ‑ la nature et les objectifs de nos travaux. Malgré nos appréhensions, nous avons rarement été déçus et en tous cas jamais mal reçus !
La réalisation de prospections pédestres sur des terres agricoles a nécessité de pousser la porte des fermes pour avoir l’autorisation d’accéder aux champs. Par l’intermédiaire des viticulteurs d’Esvres qui nous ont  accueillis chaleureusement, nous avons pu facilement collaborer avec les autres agriculteurs.

Prospections pédestres au milieu des vignes avec des stagiaires de l’université de Tours. © Jean-Philippe Chimier, Inrap

Prospections pédestres au milieu des vignes avec des stagiaires de l’université de Tours. © Jean-Philippe Chimier, Inrap

Les sondages archéologiques manuels, aussi limités soient-ils (jusqu’à 3 m²), ont révélé l’extension d’un habitat gaulois et antique et ont permis d’explorer les occupations médiévales du village. L’étude des bâtiments du bourg a mis en évidence une série de maisons anciennes, dont certaines dateraient de la fin Moyen Âge (vers 1500). Elles sont souvent dissimulées au milieu de constructions plus récentes et nous avons quelquefois eu de bonnes surprises, au détour d’une trappe oubliée.

Rendre aux Esvriens ce qui appartient aux Esvriens

Même si à notre sens, restituer à tous le résultat de nos études doit être la finalité de toute recherche archéologique, c’est encore plus vrai dans le cadre de ce programme. Depuis le début nous avons tenu à informer les Esvriens de l’avancée de nos travaux. Chaque mois de septembre, lors de Journées européennes du Patrimoine, l’équipe propose plusieurs interventions. Une d’elles est toujours consacrée au bilan des travaux de terrain de l’année en cours et au moins une autre communication présente un thème ou une période particulière. En juin, lors de Journées nationales de l’Archéologie (JNA), nous évoquons l’histoire et l’archéologie d’Esvres lors d’une « archéo-balade », une sorte de visite-conférence du village qui remporte toujours un franc succès malgré un nombre de places limitées. En 2014, toujours lors des JNA, une rencontre a été organisée avec les chercheurs de l’équipe qui ont présenté leurs travaux. Ouverte à tous le samedi, elle était réservée aux enfants des écoles la veille et, on l’espère, aura permis de créer de nombreuses vocations…

« Archéo-balade » durant les Journées nationales de l’Archéologie 2013. © Laurent Petit, Inrap, 2013

« Archéo-balade » durant les Journées nationales de l’Archéologie 2013. © Laurent Petit, Inrap, 2013

Les Journées nationales de l’Archéologie 2016, rencontre avec les villageois. © Denis Godignon, Inrap

Les Journées nationales de l’Archéologie 2016, rencontre avec les villageois. © Denis Godignon, Inrap

Les Journées nationales de l’Archéologie 2016, initiation à la céramologie. © Nicolas Fouillet, Inrap

Les Journées nationales de l’Archéologie 2016, initiation à la céramologie. © Nicolas Fouillet, Inrap

2016 constitue la fin du programme de terrain mais pas la fin de nos recherches sur Esvres, il reste encore à réaliser la synthèse de toute cette documentation. De retour en laboratoire, comment valoriser nos travaux à venir ? Sans doute via internet qui permettra de garder un contact à distance avec nos interlocuteurs du terrain (vous en êtes peut-être la preuve en lisant ces lignes !) et de s’ouvrir à d’autres lecteurs, Esvriens ou non.

Jean-Philippe Chimier et Nicolas Fouillet, Inrap / UMR 7324 Citeres-LAT

 

Relevés topographiques en Île-de-France

Bonjour, je suis Pascal Raymond, topographe à l’Inrap . Pour ce « Day of archaeology », je souhaite vous partager un peu de mon quotidien en vous relatant une de mes journées de travail.

Mardi 26 juillet 2016, départ 6 h 30 pour une journée de relevé topographique sur deux opérations de fouille en Seine-et-Marne. Je remplace deux collègues partis en congé en juillet.
J’interviens d’abord sur un site situé dans la commune de Mouroux, qui présente une concentration d’enclos funéraires de la fin de l’âge du Fer. Cette opération commencée début juin se termine à la fin de la semaine. En fin de chantier le temps est précieux. On discute de la stratégie d’enregistrement avec l’équipe en concluant qu’une grande coupe et certaines structures seront relevées par photogrammétrie.

Le chantier est très propre, pas de tas de terre volumineux, pas de circulation d’engins, je peux donc positionner le théodolite au milieu du décapage. Le résultat de la mise en station est correct. La responsable de l’opération commence à arpenter le terrain.
On implante alors des axes horizontaux, on lève les points d’axe de coupe et des points de calage pour des relevés par photogrammétrie.

Vue du décapage et des enclos funéraires de Mouroux © Pascal Raymond, Inrap

Vue du décapage et des enclos funéraires de Mouroux © Pascal Raymond, Inrap

10 h, c’est la pause café. Le soleil commence à chauffer. L’équipe se regroupe autour des thermos pour refaire le monde. On râle, on plaisante beaucoup et on parle aussi des vacances. Après cette pause, le soleil est assez haut et quelques petits nuages permettent les prises de vue.

En fin de matinée, les relevés sont terminés, direction le chantier à Lagny-sur-Marne.
La fouille a commencé début juillet. C’est un site urbain, médiéval et moderne. Je retrouve mes collègues vers midi et demi. J’avale un jambon-beurre vite fait et visite le chantier pour organiser le travail. Mon intervention doit permettre d’enregistrer le premier niveau de décapage. La responsable d’opération souhaite obtenir une ortho-photo et un modèle numérique de terrain pour travailler sur SIG. La zone à relever par photogrammétrie occupe 1500 m². Je place des points de calage pendant que l’équipe débâche les niveaux de sol qui avaient été protégés. Le terrain est propre et riche en informations. Je fais 350 photos avec un fort taux de recouvrement pour la photogrammétrie. Après vérification des données recueillies, on programme les futures interventions et je rentre au bureau.

Vue du secteur 1 du site des tanneurs à Lagny-sur-Marne © Pascal Raymond, Inrap

Vue du secteur 1 du site des tanneurs à Lagny-sur-Marne © Pascal Raymond, Inrap

Arrivé au centre archéologique de La Courneuve vers 14h30, je lance la correction des données GPS. J’importe les points topographiques et classe les photos prises sur les deux chantiers. Je lance trois calculs photogrammétriques du chantier de Mouroux et celui, plus large, de Lagny. L’ordinateur est alors totalement pris pour ces opérations.

Traitement numérique de l’ortho-image du décapage de Mouroux © Pascal Raymond, Inrap

Traitement numérique de l’ortho-image du décapage de Mouroux © Pascal Raymond, Inrap

En attendant les premiers résultats, j’aide mon collègue de bureau à modifier un cerf-volant pour qu’il rentre dans une valise.  Il doit partir la semaine prochaine en mission de prospection en Guyane et aura besoin de faire des photos aériennes. Après ce petit bricolage, l’ordinateur est toujours occupé. Je finis alors cette journée en nettoyant le moulage d’une sépulture réalisé pour le musée Carnavalet.

Mon bureau et moi © Inrap

Mon bureau et moi © Inrap

La journée fut bien remplie. Je repars avec trois jours de traitement des données. J’ai parcouru 250 km, ce qui ne veut pas dire grand-chose en Île-de-France puisqu’on compte plutôt en temps de bouchons. Mais là, c’est l’été, alors c’était une bonne journée.

Pascal Raymond

Les Queyriaux : chronique d’une découverte exceptionnelle pour l’Inrap

Je m’appelle Carine Muller-Pelletier, pour ce “Day of Archaeology”, je souhaiterais vous parler d’une journée caractéristique de ma vie d’archéologue et du site archéologique des Queyriaux, près de Clermont-Ferrand, que j’ai fouillé pendant plus de un an.

Ambiance sérieuse dans le bureau: constitution de la documentation, plans et descriptions. © Julia Patouret, Inrap

Ambiance sérieuse dans le bureau: constitution de la documentation, plans et descriptions. © Julia Patouret, Inrap

5 h, allez debout. Je dois rendre un bilan scientifique des découvertes sur le site. Il faut au moins finir le chapitre entamé hier soir. J’ai beaucoup de chance, le chantier est à 15 mn. 7h30, j’ouvre le site. Déchargement du véhicule. Des collègues matinaux sont là pour m’aider. On installe le bureau.

8h, on attaque. Je fais le tour des questions, des soucis.
Première étape quotidienne. Je fais le tour du chantier. 28 000 m², les vestiges sont denses partout, la course commence. On fait le point avec chacun, sur chaque secteur.

Ceux en cours de décapage mécanique, ceux où les structures en creux sont coupées à la minipelle, ceux en cours de fouille planimétrique manuelle (Ouh, c’est magnifique), les relevés stratigraphiques.

Base du décapage mécanique et densité des structures en creux, aucun répit n’est possible ! © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Base du décapage mécanique et densité des structures en creux, aucun répit n’est possible ! © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Dégagement d’un vase du Néolithique moyen dans une fosse en train d’être coupée : on ressort la truelle qui prend le relai de la pelle mécanique. © Julia Patouret, Inrap

Dégagement d’un vase du Néolithique moyen dans une fosse en train d’être coupée : on ressort la truelle qui prend le relai de la pelle mécanique. © Julia Patouret, Inrap

Fouille planimétrique par quarts de mètre carré d’un sol d’occupation du Néolithique moyen, avec en premier plan un grand foyer à pierres chauffées. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Fouille planimétrique par quarts de mètre carré d’un sol d’occupation du Néolithique moyen, avec en premier plan un grand foyer à pierres chauffées. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

J’ai besoin de suivre tout ce qui se passe. Il est indispensable que j’aie une vision d’ensemble.
On fait parfois des réajustements, en fonction des vestiges trouvés la veille. Ils soulèvent certaines fois de nouvelles questions. Il faut trouver les méthodes adaptées pour y répondre. On se concerte. On confronte les points de vue. Je dois trancher rapidement, c’est mon rôle.
Les spécialistes se succèdent sur le site pour récolter les données nécessaires à l’élaboration du bilan scientifique. Il faut mettre en évidence clairement le potentiel scientifique du site : état de conservation, nature des vestiges, détermination typo-chronologique, aspects technologiques, premières propositions d’interprétation fonctionnelle des zones et d’organisation spatiale par phase chronologique. Et replacer tout ça dans ce qu’on connaît déjà et dans ce qu’on peut obtenir comme réponses aux questions encore en suspend.

Discussion et concertation (Je suis à droite !) © Julie Gerez, Inrap

Discussion et concertation (Je suis à droite !) © Julie Gerez, Inrap

18h00, j’enfile de nouveau mon costume de jeune maman, pour le quitter de nouveau vers 21h et poursuivre le bilan scientifique et intégrer les nouvelles données acquises dans la journée.

Une période intense de 3 mois, au cours de laquelle deux bilans scientifiques m’ont été demandés : (60 et 90 pages de travail habituellement effectué en post fouille). Mais le site méritait cet investissement.

Dégagements de fragments de terre cuite à empreintes de clayonnage qui constituaient le dôme d’argile qui s’est effondré d’un four du Néolithique moyen. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Dégagements de fragments de terre cuite à empreintes de clayonnage qui constituaient le dôme d’argile qui s’est effondré d’un four du Néolithique moyen. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

En effet, l’intérêt du site des Queyriaux réside dans la présence de sols d’occupation denses et structurés, remarquablement conservés, dans les habitats du Néolithique moyen chasséen et du Bronze moyen. L’abondance du matériel collecté, sa diversité et son excellente conservation renforcent la valeur du site. Il offrait donc une occasion rare de pouvoir connecter les aménagements enterrés aux sols de circulation jonchés des vestiges, qui révèlent une plus large palette des activités humaines. L’association de ces deux sources d’information complémentaires permettait d’envisager une reconstitution palethnographique plus fidèle de la vie quotidienne des habitants .

La répartition spatiale atteste une organisation de l’occupation, caractérisée par des zones délimitées et complémentaires, spécialisées dans différents types d’activités qui gravitent autour d’une zone centrale marquée par la présence de grands bâtiments. Nous avions les données nécessaires pour enrichir les connaissances encore très partielles sur les villages en contexte terrestre et aborder les questions du territoire d’exploitation, des modalités d’occupation du territoire et des réseaux d’échange des communautés et pour permettre un retour critique sur les modèles esquissés jusqu’alors.

Régionalement, le site constitue un objet d’étude inédit pour le Bronze moyen qui est une période mal connue.

Dégagement d’un animal déposé (carnivore) dans une fosse du Bronze moyen. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Dégagement d’un animal déposé (carnivore) dans une fosse du Bronze moyen. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

En revanche, les sites du Chasséen récent sont nombreux. Sur la plupart d’entre eux, la présence des sols d’occupation était attestée. Cependant, dans certains cas, ils n’ont pas été traités ; dans d’autres cas, plus rares, les sols n’ont pu être appréhendés que sur des surfaces restreintes. Aux Queyriaux, l’enjeu de la demande de classement comme découverte exceptionnelle résidait dans l’objectif d’obtenir enfin les moyens nécessaires à l’exploitation des sols d’occupation sur de vastes étendues.

Une portion d’un secteur de sol d’occupation néolithique en cours de fouille manuelle. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Une portion d’un secteur de sol d’occupation néolithique en cours de fouille manuelle. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Démontage d’un foyer à pierres chauffées et enregistrement des données. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Démontage d’un foyer à pierres chauffées et enregistrement des données. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Finalement, au bout de 5 mois d’opiniâtreté,  nous avons obtenu le classement du site en découverte d’importance exceptionnelle d’intérêt national pour le Néolithique moyen et l’âge du Bronze moyen, et nous avons passé 14 mois sur le terrain, au lieu des 6 initialement  prévus.
2000 m² de sols d’occupation, répartis sur 7 secteurs ont pu être fouillés, ainsi que les 4000 structures recensées sur le site. Nous avons ainsi traversé les saisons avec la rigueur scientifique constante qui s’imposait. En parallèle, la nécropole antique qui bordait la voie romaine a été fouillée intégralement.

Le tamisage à l’eau des sédiments prélevés lors de la fouille des sols n’a jamais cessé, même dans les conditions les plus rude© Carine Muller-Pelletier, Inrap

Le tamisage à l’eau des sédiments prélevés lors de la fouille des sols n’a jamais cessé, même dans les conditions les plus rudes© Carine Muller-Pelletier, Inrap

le retour de la belle saison. © Marcel Brizard, Inrap

le retour de la belle saison. © Marcel Brizard, Inrap

Et chaque jour, malgré le stress et la fatigue, je me rendais sur le site avec la même émotion. Je me disais que nous avions tellement de chance de pourvoir travailler sur un site aussi magnifique, j’avais conscience de vivre un grand moment dans ma vie d’archéologue, qui ne se reproduirait peut-être pas. Les premiers résultats des études viennent confirmer ce que nous avions pressenti sur le terrain, c’est une grande satisfaction.

Les trous et les tas au dernier soir de a fouille. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Les trous et les tas au dernier soir de la fouille. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

 

Carine Muller-Pelletier, archéologue à l’Inrap

 Lire la version anglaise du texte / Read the english translation

Découvrir la vidéo : Un village néolithique dans le Puy-de-Dôme

Un « Day of Archaeology » à Viarmes (France), ma ville de résidence

Lorsque j’ai été contacté pour la réalisation du diagnostic archéologique de la place de la mairie de Viarmes, j’ai d’abord été stupéfait.  J’habite cette petite ville située au nord de Paris depuis vingt ans. Jamais l’idée de faire de mon lieu de résidence un objet de recherche ne m’avait effleuré. Je pratique l’archéologie depuis une trentaine d’années. J’ai commencé à exercer au sein d’associations archéologiques locales puis à  l’AFAN. Je travaille désormais à l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives), dont la création remonte à 2002. Au cours de ma carrière, j’ai travaillé sur les villes de Villiers-le-Sec, de Villiers-le-Bel, de Louvres, j’ai étudié de nombreux sites médiévaux et j’ai même fait une découverte incroyable, à Baillet, en mettant au jour les statues soviétiques de l’exposition universelle de 1937 !

Au premier plan, moi-même, en train de faire une visite commentée de mon chantier © JL Bellurget, Inrap

Au premier plan, moi-même, en train de faire une visite commentée de mon chantier © JL Bellurget, Inrap

Mais revenons à Viarmes.  Tout commence lors du diagnostic archéologique, en janvier 2012.
Le bureau du maire est à quatre mètres. De sa fenêtre, il voit apparaître, en même temps que nous, un sol pavé de terres cuites colorées XIIIe siècle.  Mon collègue et vieux complice Nicolas commence à dégager un sol bicolore jaune et vert. La tranchée continue avec un  large creusement dont on ne peut atteindre le fond. À une largeur de douze mètres, nous heurtons un large mur en pierre de taille : une tour et son fossé. Nous comprenons que nous venons de trouver un château fort.

Château médiéval de Viarmes

Château médiéval de Viarmes © Inrap

Au même moment,  Pierre, ancien professeur de mathématiques et mémoire vivante de la ville de Viarmes, me contacte pour me signaler la découverte, ancienne, d’un curieux objet en argent retrouvé dans une tranchée d’assainissement, non loin du diagnostic. Il s’agit d’une petite matrice de sceau qui représente la tête d’un chevalier avec son heaume et un blason. On y discerne également une inscription. Avec mon collègue Marc, nous la déchiffrons : “Charlot de la Courneuve”. On croirait un canular, nos bureaux se situent, depuis 2009, dans la ville de La Courneuve ! Quelle coïncidence !

Sceau

Sceau “Charlot de la Courneuve”

Le château médiéval, enfoui sous l’esplanade de la mairie, avait en fait été  “oublié”. Ses voûtes, révélées lors d’aménagements dans les années 80, avaient été interprétées comme une salle de garde du XVIe siècle. Suite aux résultats du diagnostic archéologique, une fouille préventive est prescrite. Elle débute en juin 2013 pour une durée de 50 jours. Mon équipe se compose de Nicolas, qui a effectué le diagnostic avec moi, Eddy, avec qui j’ai fouillé à Marne-la-Vallée et à Serris, Marc, qui partage mon bureau à La Courneuve et participe à la fouille programmée du château d’Orville et Hervé, que j’ai connu à Serris en 1989. Des stagiaires nous assistent également durant le chantier.

Vue du chantier lors de la Journée porte ouverte du 7 juillet © Inrap

Vue du chantier lors de la Journée porte ouverte du 7 juillet © Inrap

La fouille commence par un terrassement à la pelle mécanique avec l’aide de l’assistant technique, Saïd et du pelleur, Harry.  Ce décapage permet une plus grande ouverture du site et fait apparaître les vestiges de façon spectaculaire.
Une dalle ciment recouvrant une ancienne latrine située dans la cour est enlevée. C’est ainsi que nous apercevons l’ampleur du mur d’enceinte conservé sur plusieurs mètres de haut. Il donne sur le logis seigneurial. Les bases de deux fenêtres, coupées par la rue voisine, laissent deviner la salle. Manifestement tout a brûlé. Une épaisse couche incendiée est retrouvée dans le fossé adjacent : Cette partie du château a été détruite à la fin de Moyen Âge. La tour d’angle, aperçue lors du diagnostic, surgit. Un glacis en pierre de taille lui confère l’allure d’une pyramide.

Le glacis de la tour d'angle en cours de dégagement © Inrap

Le glacis de la tour d’angle en cours de dégagement © Inrap

Un deuxième édifice livre une pièce pavée au décor formé de carrés jaunes et verts, agrémentés de carreaux historiés. L’abondance des découpes complexes et des carreaux historiés, sur les côtés et au dessus, indique un pavage sophistiqué. Un étage qui surmonte cet ensemble est accessible par un escalier.  On y trouve une salle de vingt mètres de long riche en décors : aigle, cerf, sagittaire, léopard, l’agneau pascal apparaît.  Nous y découvrons aussi un écu orné de coquilles Saint-Jacques dorées (ressemblants à des personnages de Pac-man d’après Olivia) : il s’agit des armories de Pierre de Chambly, seigneur de Viarmes. L’édifice a  vraisemblablement été construit à la fin du XIIIe siècle par “notre ” Pierre VI de Chambly.

Carreau de pavement : trilobe  à l'agnus dei  © Inrap

Carreau de pavement : trilobe à l’agnus dei © Inrap

La fouille de la seconde pièce, au sol de plâtre surcreusé, présente les stigmates d’un violent incendie plus ancien que celui du château.
Reste à questionner les chroniques pour retrouver les circonstances du drame. Incursion de Charles le Mauvais (le traître hollywoodien de l’époque de Jean-le-Bon) avec des mercenaires anglais ?  Ou bien La grande Jacquerie  de 1358 ?
Le terrain peut apporter quelques réponses, en fournissant des tessons ou des monnaies qui aideront à dater, et d’autres indices.  Heureusement qu’il nous reste encore trois semaines de fouilles!

Découvrir la fouille de Viarmes en vidéo

François Gentili, archéologue à l’Inrap

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