Archéologue

Archéologue, mais pas que…

Je suis, depuis 2014, agent permanent de l’Inrap où j’exerce en tant qu‘archéologue. J’interviens plus particulièrement dans le cadre d’opérations abordant la période romaine en raison de ma formation universitaire.
Pour ce “Day of Archaeology”, je souhaiterais partager avec vous ma vision du métier d’archéologue et de son rôle dans la promotion de l’archéologie. Au fil de mon expérience, j’ai constaté que l’actualité archéologique pouvait tarder à être diffusée auprès du public en raison de la chaîne opératoire imposée par le métier.

De la recherche à la valorisation
J’ai commencé à y réfléchir à l’occasion de ma formation de guide-animatrice ; je me suis rendue compte qu’il était parfois difficile de rassembler l’information issue des fouilles et de la diffuser rapidement. Cette réflexion m’a amené à fonder l’association “Alter Ego Rennes“, dédiée à la promotion de l’archéologie à l’université. Au sein de cette association que je préside, nous créons des expositions, nous programmons des cycles de conférences et des ateliers pédagogiques, nous apportons notre soutien aux projets des étudiants et nous organisons des journées à thèmes autour de l’archéologie ainsi que des chantiers de fouilles au Maroc.
Mon travail à l’Inrap a donné tout son sens à la notion de diffusion de l’information archéologique. En effet, dès que l’on m’en a donné l’occasion, je me suis impliquée dans des projets de valorisation tels que les Journées nationales de l’archéologie, les Journées européennes du Patrimoine ainsi que dans d’autres événements : j’ai notamment animé les visites guidées de l’enceinte du IIIe siècle de Rennes, et organisé un programme d’initiation à l’archéologie en quatre sessions pour une classe de CE2 de Rennes.

"My work at Inrap inspires and give meaning to my desire to transmit archaeological information" © Inrap

“Mon travail à l’Inrap a donné tout son sens à la notion de diffusion de l’information archéologique” © Inrap

Le partenariat Alter Ego Rennes – Inrap
En 2014, j’ai eu l’heureuse surprise de voir converger mes projets professionnels et associatifs : L’Inrap a souhaité devenir partenaire du projet que j’organisais avec les étudiants de l’association autour de la céramique antique nommé “la céramique en archéologie : c’est dans les vieux pots qu’on fouille le passé”.
L’événement a rencontré un tel succès que l’association a été sollicitée pour participer aux Journées nationales de l’archéologie. A cette occasion, nous avons présenté notre nouveau projet “Le bois, écorce de notre passé”. Ma double casquette m’a toutefois un peu compliqué la vie : je devais à la fois aider mes collègues chargées du développement culturel et de la communication au montage du village de l’archéologie au Musée des Champs Libres à Rennes et assister les étudiants à la finalisation du projet sur le bois. Autant dire que les journées qui ont précédé les JNA ont été très longues !

« pottery in archaeology: digging up the past in old pots » poster

Affiche du projet “C’est dans les vieux pots qu’on fouille le passé”

De 8h à 17h, j’étais au centre archéologique de Rennes : impression-découpage et montage des badges des intervenants, montage du “module de fouille”, préparation des fiches pédagogiques pour les animations anthropologie et céramique, achats divers pour matériel des animations, préparation des t-shirts pour les collègues de l’Inrap participant aux animations, plastification des supports de visite, contrôle des panneaux d’exposition livrés, transport du matériel aux Champs Libres, installation du mobilier des différents stands, montage des expositions, installation des dépliants…
Avant 8h et après 17h, je travaillais avec Alter Ego Rennes : correction des panneaux de l’exposition, prise de contact avec des spécialistes pour emprunt de matériel, allers-retours à l’imprimerie, découpage-peinture-plastification des différents supports d’animations, coordination des étudiants, recherche de financements, achats nombreux et variés en magasins de bricolage, réparation du diorama Playmobil… Sans oublier quelques heures de sommeil bien méritées !

During the French National Archaeology Days © Inrap

Durant les Journées nationales de l’archéologie  © Inrap

“Wood, the bark of our past” project © Inrap

Le projet “le bois, écorce de notre passé” présenté lors des Journées nationales de l’archéologie 2015 © Inrap

Conclusion : “Je suis archéologue mais pas que…”
Par mon investissement sur le terrain, dans les projets de valorisation de l’Inrap, et au sein de ceux l’association, j’essaye de fédérer les nombreuses personnes qui interviennent de près où de loin en archéologie : étudiants, archéologues, céramologues, topographes, anthropologues ainsi que tous les spécialistes issus d’autres institutions, sans oublier… le public, afin que toutes ces personnes se rencontrent, échangent et promeuvent l’archéologie ensemble !

It's me, on the field ! © Inrap

C’est moi, sur le terrain ! © Inrap

 

Marie-Laure Thierry, archéologue à l’Inrap et présidente de l’association Alter Ego Rennes

De la terre à la lumière: révélations photographiques et documentaires

Bonjour ! Je m’appelle Emilie Trébuchet, je suis documentaliste à l’Inrap depuis 7 ans. Avant cela, j’étais archéologue, à l’Inrap également, et j’ai dirigé plusieurs opérations. Après 10 ans de terrain et de déplacements, à la recherche de nouvelles connaissances et de perspectives différentes, il m’a semblé nécessaire de retourner à des affinités anciennes (livre, écriture, image, documentation). J’ai donc une double formation : archéologie et ingénierie documentaire spécialité image. Ma journée de travail s’articule aujourd’hui autour de ces deux disciplines, c’est ce que je trouve formidable et que j’ai envie de partager avec vous. Mon regard d’archéologue influence ma perception de la documentation, et vice versa.

L’archéologie des documents photographiques

Le 13 mai 2015 a été une journée très particulière : c’est l’inauguration de l’exposition « Dans l’œil du viseur. La photo révèle l’archéo » au musée Saint-Raymond à Toulouse, dont je suis commissaire scientifique. Cette exposition, avec son catalogue, est l’aboutissement rêvé d’un stage réalisé aux archives municipales de Toulouse, dans le cadre de la formation de Master 2 professionnel « Archives et images » que j’ai suivie en 2010-2011 à Toulouse (Université du Mirail, congé de formation Inrap). Elle résulte d’une véritable prospection sur les images d’archéologie menée durant 3 mois dans les fonds photographiques anciens de Toulouse : un travail de recherche, d’analyse, de traitement et de valorisation de documents d’archives qui a été aussi passionnant qu’une opération archéologique. C’est également une aventure inoubliable qui va se poursuivre à travers différents projets en cours.

An exhibit space. ©J.F. Peiré

Vue d’un espace de l’exposition. ©J.F. Peiré

Example of a photograph displayed and showing, in 1869, a last pile of the Daurade bridge in Toulouse, shortly before its destruction (1875). © Municipal Archives of Toulouse

Exemple de photographie exposée et montrant, en 1869, une dernière pile du pont de la Daurade à Toulouse, peu de temps avant sa destruction (1875). © Municipal Archives of Toulouse

The inauguration was an opportunity to thank the museum (Cl. Jacquet on the left, general curator of the exhibit, and me), the Municipal Archives of Toulouse and Inrap. The speeches were followed by a guided visit of the exhibit and a reception. © M. Dayrens

L’inauguration est l’occasion de remercier le musée (Cl. Jacquet à gauche, commissaire générale de l’exposition et moi), les Archives municipales de Toulouse et l’Inrap. Les discours ont été suivis d’une visite guidée puis d’un vin d’honneur. © M. Dayrens

La documentation en archéologie

La documentation, c’est une affaire de réseau et nous sommes 13 gestionnaires en tout à l’Inrap, répartis sur différents centres archéologiques du territoire français. Comme je trouve ridicule la règle grammaticale française liée au genre, je vais plutôt écrire « réparties », car nous sommes 12 femmes sur les 13 ! Nous aimerions être plus écoutées, plus nombreuses aussi parce que :

  • la production de documents et de données ne cesse de croître et constitue le cœur de l’activité des archéologues,
  • les sources d’information se démultiplient,
  • les problématiques liées aux nouvelles technologies transforment sans cesse notre métier.

Ma journée habituelle de gestionnaire de documentation, à l’Inrap de Tours, est ponctuée de demandes et de tâches multiples, de discussions aussi. Quand j’arrive dans mon bureau le matin, je jette un œil aux nouveaux ouvrages qui attendent d’être catalogués. Je salue, réponds aux questions de mes collègues et m’assure que le centre de documentation peut les recevoir. Ma fonction première est en effet de gérer la documentation et de faciliter son accès aux archéologues : nous renseignons continuellement dans notre catalogue documentaire en ligne, Dolia, les publications acquises mais aussi tous les rapports que les archéologues produisent – une richesse exceptionnelle pour la recherche ! Depuis deux ans, je m’intéresse aussi beaucoup à la documentation numérique de fouille et à son archivage. Il y a fort à faire.

The Inrap documentation center in Tours © G. Babin, intern at Inrap

Le centre de documentation à l’Inrap de Tours © G. Babin, stagiaire à l’ Inrap

The reports © G. Babin, intern at Inrap

Les rapports
© G. Babin, stagiaire à l’Inrap

Mais les journées peuvent être ponctuées de nombreuses autres priorités : la recherche d’informations pour les opérations archéologiques, le développement d’outils (de synthèse, de curation, de diffusion de l’information), la formation, l’encadrement de stagiaire, l’accueil d’étudiants, des réunions, des commandes, etc. J’ai aussi régulièrement des échanges avec des documentalistes d’autres structures.

Cette profession, qui demande une évolution permanente et qui se trouve à l’interface des autres métiers (AST, archéologues, recherche et développement, DAO-PAO, etc. à l’Inrap), est vraiment passionnant, même s’il faut souvent se battre pour faire reconnaître son importance. Je m’amuse à penser que les documentalistes sont parfois perçus comme les documents eux-mêmes : ils représentent la mémoire des activités et sont consultés régulièrement. On ne sait pas toujours très bien comment les exploiter, ni à quoi ils vont servir, mais ils deviennent un jour indispensables…

Emilie Trébuchet, gestionnaire de documentation et archéologue à l’Inrap, UMR 7324

Catacombes et dolce vita

Passionné par l’archéologie depuis très jeune, j’ai commencé, comme la plupart de mes collègues, en tant que bénévole sur des chantiers à l’âge de 16 ans. J’ai débuté professionnellement en 1991 avec mes premiers contrats en tant qu’ouvrier de fouille à l’Afan. J’exerce actuellement à l’Inrap.
Le domaine funéraire m’a toujours fasciné et j’ai orienté ma carrière vers la direction d’opérations archéologiques en milieu funéraire (formation universitaire et choix des chantiers quand cela était possible). Mes thématiques de recherche concernent les pratiques funéraires et particulièrement :
– la fouille des cimetières juifs médiévaux en Europe,
– les crises de mortalité (épidémies et phénomènes de violences inter-humaines),
– les espaces monastiques (funéraire ou non) ainsi que
– la chrono-typologie des inhumations.
Depuis désormais une vingtaine d’années, je m’efforce de diffuser et de communiquer au travers d’articles, de conférences et d’expositions les résultats de mes travaux de recherche. Je considère en effet que le métier d’archéologue ne s’arrête pas à la rédaction du rapport de fouille et qu’il convient de transmettre nos connaissances envers la communauté scientifique mais aussi vers le grand public.

A l’occasion de ce “Day of Archaeology”, je souhaite vous faire partager une journée typique d’une mission exceptionnelle dans les catacombes des saints Pierre et Marcellin à Rome.

En 2005, ma collègue Dominique Castex (CNRS, Bordeaux) avec qui je collaborais régulièrement m’a proposé d’assurer avec elle la co-direction d’une mission dans cet espace funéraire alors géré par le Vatican.
Une telle occasion ne se présente pas deux fois et il faut savoir la saisir même s’il s’agissait :
1/d’une mission de deux mois,
2/que ma compagne était enceinte de six,
3/que nous déménagions la veille de mon départ à Rome !
Grâce à sa compréhension et beaucoup d’abnégation de sa part une solution a rapidement pu être trouvée : je la laissais avec les cartons et je rentrerais régulièrement en avion jusqu’à ce qu’elle puisse me rejoindre et profiter un peu de la Dolce Vita.

Making observations in the Saint Pierre and Saint Marcellinus catacomb © SSPM

Reconnaissance dans la catacombe des saints Pierre et Marcellin. © SSPM

La vie de chantier au Vatican

La journée classique commençait avec un réveil vers 6 heures pour un petit déjeuner en commun avec les autres membres de l’équipe. Celle-ci était composée d’étudiants en anthropologie à Bordeaux et parfois de quelques collègues et amis qui s’étaient rendus disponibles pour participer à cette formidable expérience.
Nous étions logés dans le centre de Rome ce qui présente beaucoup d’avantage pour profiter des charmes de cette ville merveilleuse. La contrepartie était le temps de trajet pour se rendre sur le site : métro jusqu’à la gare de Termini puis le bus 105 pendant 40 minutes.
Les portes de la catacombe étaient ouvertes à 8 heures par les fossore, les ouvriers du Vatican spécialisés dans les travaux très spécifiques que nécessite la catacombe. Ils nous apportaient une aide essentielle concernant l’organisation technique de la fouille et le repérage dans ce réseau souterrain. Celle-ci possède en effet près de 4,5 kilomètres de galeries réparties sur deux à trois niveaux par endroits et dans lesquelles il serait très facile de se perdre.
Nous atteignons alors le secteur « X » de la catacombe au sein duquel nous fouillions des cavités remplies de squelettes recouverts de plâtre. Chacun se glissait alors en position horizontale sur sa planche et dégageait les ossements qui affleuraient quelques centimètres plus bas. Une fois mis au jour, venait le temps de l’enregistrement, celui des photos, puis des dessins. Suivait ensuite le « démontage » des squelettes avec leur dépôt dans des sacs et leur évacuation vers la surface pour une étude anthropologique par d’autres membres de l’équipe. Une courte pause déjeuner Chez Anna, la pizzeria du coin et nous rejoignons notre petit coin de fraîcheur (16-17° en permanence) pendant que la « surface » subissait les assauts du soleil avec des températures de plus de 30° en ce mois de septembre.

On the field © Denis Gliksman

Le terrain ! © Denis Gliksman

Uncovering a level with skeletons. © Denis Gliksman

Dégagement d’un niveau de squelette. © Denis Gliksman

Après l’effort le réconfort ?

Vers 16 heures les portes se refermaient avant que ne reprenne la longue transhumance des archéologues vers leurs douches et leurs lits tant attendus. Commençait alors l’autre journée de l’archéologue : celle administrative et scientifique. De 18 à 20 heures, je consultais ma messagerie internet et répondais aux mails les plus urgents sans oublier d’appeler à la maison pour prendre des nouvelles de la future maman. Il fallait ensuite se consacrer à la rédaction des articles que je devais rendre de façon urgente pour « avant-hier, sans faute » !
Après l’effort le réconfort ! C’était le temps du repas pris régulièrement en commun, tels les moines du prieuré, à moins que nous ne cédions à la tentation des nombreuses trattoria du quartier où la diversité des pâtes et pizzas rivalisait avec les merveilleux vins italiens. Nous refaisions le monde le temps d’un repas avant de terminer la soirée en rentrant et en dégustant une glace à proximité de la fontaine de Trévi, toujours remplie de ses nombreux touristes. Telle est la dure vie d’un archéologue en exil …

The real Bruschetta ! © Philippe Blanchard

La vraie bruschetta ! © Philippe Blanchard

Philippe Blanchard, archéologue à l’Inrap, UMR 5199

Il y a plus d’un million d’années, des experts de la taille de pierre à Canteen Kopje en Afrique du Sud

Entrance to the site of Canteen Kopje, slightly modified to accommodate visitors. © Vincent Mourre, Inrap

L’entrée du site de Canteen Kopje, sommairement aménagé pour accueillir les visiteurs.  © Vincent Mourre, Inrap

Je m’appelle Vincent Mourre et je suis archéologue à l’Inrap. Pour ce « Day of Archaeology », j’aimerais vous présenter ma spécialité, l’étude des méthodes préhistoriques de taille de la pierre. Pour cela, je vais utiliser l’exemple d’une étude que j’ai réalisée récemment en Afrique du Sud. Si l’essentiel de mon activité concerne des fouilles préventives en France, dans le cadre des Projets d’activité scientifique de l’Inrap je suis aussi amené à participer à des missions à l’étranger.
Depuis une vingtaine d’années, je pratique la taille expérimentale des roches dures. Au départ, c’est un peu un jeu consistant surtout à éviter de s’écraser les doigts ou de se couper… Puis très vite, ça devient un puissant outil scientifique permettant de mieux comprendre les comportements techniques des humains de la Préhistoire. Il faut bien sûr se replacer dans le contexte technique de l’époque, n’utiliser que des matériaux qui étaient disponibles alors : on taille par exemple avec des marteaux appelés « percuteurs » qui sont en pierre ou en bois… J’ai commencé par tailler du silex, la roche qui vient le plus souvent à l’esprit quand on parle d’outils préhistoriques et qui est l’une des plus faciles à tailler. Mais comme j’aime bien la difficulté, j’ai aussi essayé d’autres matériaux un peu plus… rebelles : d’abord les quartz et les quartzites, puis d’autres roches comme les rhyolites, les lydiennes, les schistes… Il faut savoir que le silex n’est pas présent partout et est même relativement rare à l’échelle de la planète. Il y a des régions entières où les groupes préhistoriques ont utilisé d’autres matériaux qu’ils trouvaient facilement dans leur environnement. C’est le cas en particulier en Afrique où le silex est quasiment absent alors qu’on trouve une vaste gamme d’autres matériaux exploitables.

Experimental flaking of silcrete points in the gardens of the Iziko Museum in Cape Town, under the watchful eyes of intrigued South African school children and my daughter © Céline Thiébaut

Taille expérimentale de pointes en silcrète dans les jardins du musée Iziko au Cap, sous les regards intrigués des écoliers sud-africains et de ma fille.  © Céline Thiébaut

En juin 2015, j’ai été invité par Kathleen Kuman, professeur à l’Université du Witwatersrand à Johannesburg, et George M. Leader, professeur assistant au College of New Jersey, pour étudier une méthode de taille très particulière appelée la méthode Victoria West. Elle a été décrite pour la première fois en Afrique du Sud au début du XXème siècle et elle est bien représentée dans le site archéologique de Canteen Kopje que ces deux chercheurs explorent depuis une dizaine d’année.

George Leader at Canteen Kopje. Today the site consists of a group of craters created by ancient diamondiferous mining. The refuse pile is full of prehistoric tools. © Vincent Mourre, Inrap

George Leader à Canteen Kopje. Le site se présente aujourd’hui comme un ensemble de cratères correspondant à d’anciennes exploitations diamantifières. Les tas de déblais regorgent d’outils taillés préhistoriques.  © Vincent Mourre, Inrap

Situé sur la commune de Barkly West non loin de Kimberley (province du Northern Cape), Canteen Kopje a été l’un des premiers sites exploités par les chercheurs de diamants en Afrique du Sud à la fin du XIXème siècle. Les sédiments déposés par la rivière Vaal ont livré de 10 000 à 15 000 carats de diamants ! Pour les récupérer, les mineurs ont creusés de nombreux trous dans des sédiments contenant des galets naturels mais aussi des centaines de milliers d’outils préhistoriques déposés là par l’ancien cours de la rivière. Ces outils ont été repérés dès les années 1920 et de nombreux préhistoriens ont visité le site. On y a même aperçu la soutane d’Henri Breuil, lors de l’un de ses séjours en Afrique australe…

An Acheulean biface in andesite discovered during the excavations by George Leader and Kathleen Kuman at Canteen Kopje (It was heavily smoothed by its time spent in the Vaal River). © Vincent Mourre, Inrap

Un biface acheuléen en andésite découvert lors des fouilles de Georges Leader et de Kathleen Kuman à Canteen Kopje (son séjour dans la rivière Vaal l’a fortement émoussé…). © Vincent Mourre, Inrap

An Acheulean cleaver in andesite from Canteen Kopje, also heavily smoothed. © Vincent Mourre, Inrap

Un hachereau acheuléen en andésite de Canteen Kopje, lui aussi très émoussé. © Vincent Mourre, Inrap

Les niveaux de terrain dans lesquels la méthode de Victoria West est connue correspondent à une culture préhistorique appelée Acheuléen. Apparue en Afrique orientale ou australe il y a environ 1,7 million d’années, elle est ensuite connue sur l’ensemble du continent africain puis dans le Sud de l’Europe, au Proche-Orient et dans une grande partie de l’Asie. L’un de ses éléments les plus emblématiques est le biface, ce grand outil symétrique en forme d’amande sculpté progressivement en enlevant des éclats de roche sur ses deux faces. L’Acheuléen est également caractérisé par la fréquence d’un autre outil appelé le hachereau : sa partie active n’est pas pointue comme pour le biface mais est formée par un large tranchant très coupant. Il a également la particularité d’être réalisé à partir de grands éclats, des morceaux de roches détachés d’un bloc appelé nucléus par un seul coup de percuteur. La méthode de Victoria West est précisément une méthode très élaborée d’obtention d’éclats qui seront ensuite transformés en hachereaux.

Collecting andesite on the banks of the Vaal River: detaching large flakes with a very big hammerstone (nothing like it for warming up on a June morning… the beginning of winter in South Africa) © Li Hao, Institute of Vertebrate Paleontology and Paleoanthropology

Séance de collecte d’andésite sur les rives de rivière Vaal : détachement de grands éclats à l’aide d’un très gros percuteur (rien de tel pour s’échauffer le matin… en juin, c’est le début de l’hiver en Afrique du Sud). © Li Hao, Institute of Vertebrate Paleontology and Paleoanthropology

The beginning of an andesite flaking session (the waste products will be carefully collected and deposited in a refuse dump to avoid tricking future archaeologists…) © Li Hao, Institute of Vertebrate Paleontology and Paleoanthropology

Début de la séance de taille d’andésite (les déchets seront soigneusement récoltés et déposés dans un décharge moderne pour ne pas piéger les archéologues du futur…) © Li Hao, Institute of Vertebrate Paleontology and Paleoanthropology

Preparing an andesite core with an ophite hammerstone, a very hard pyrenean stone © Li Hao, Institute of Vertebrate Paleontology and Paleoanthropology

Préparation d’un nucléus en andésite à l’aide d’un percuteur en ophite, une roche pyrénéenne très dure. © Li Hao, Institute of Vertebrate Paleontology and Paleoanthropology

A little vervet monkey discovering a new passion for experimental archaeology. © Vincent Mourre, Inrap

Un petit vervet se découvrant une nouvelle passion pour l’archéologie expérimentale © Vincent Mourre, Inrap

Après avoir visité le site archéologique et observé en détail les nucléus Victoria West qui y ont été trouvés, j’ai collecté des blocs d’andésite, la roche volcanique qui a été principalement utilisée dans cette région. Cette roche est très dure, beaucoup plus difficile à tailler que le silex. Il m’a fallu quelques jours d’adaptation à ce nouveau matériau, j’ai dû par exemple utiliser un percuteur plus lourd que ceux que j’utilise habituellement. Après de nombreux essais ratés, j’ai réussi à approcher le résultat obtenu par les tailleurs préhistoriques de Canteen Kopje sans y parvenir tout à fait… Ils préparaient soigneusement leur nucléus en lui donnant une forme très particulière, comme une espèce de gros biface disymétrique, puis d’un coup d’un seul ils détachaient de l’une des faces du nucléus un gros éclat qui était quasiment un hachereau prêt à l’emploi. Les retouches nécessaires pour aboutir à un hachereau fini étaient généralement minimes… C’est cette ultime étape, le détachement du gros éclat à partir du nucléus préparé, qui me pose encore problème : la roche est si dure qu’il est très difficile de donner un coup à la fois très puissant et très précis. Plusieurs pistes devront être explorées : utiliser un percuteur encore plus lourd ou peut-être emmanché, perfectionner la préparation des nucléus, faire une cure de stéroïdes comme me l’a proposé avec humour K. Kuman…

A Victoria West core in andesite from Canteen Kopje and a sketch showing the direction of flake detachments © Vincent Mourre, Inrap

Un nucléus Victoria West en andésite de Canteen Kopje et l’ébauche de schéma diacritique montrant la direction des enlèvements. © Vincent Mourre, Inrap

Cette première session de travail a au moins eu un mérite : elle a montré qu’il y a plus d’un million d’années, sur les rives de la rivière Vaal, vivaient des experts de la taille de pierre. Ils ont été capables de concevoir et de mettre en œuvre une méthode de taille sophistiquée autorisant la production de grands éclats dont la forme et les dimensions étaient prédéterminées par la préparation méticuleuse des nucléus. J’ai repensé alors à ces jolis mots de Donald Crabtree, l’un des pionniers de la taille expérimentale des roches dures : « Il est évident que les tailleurs de pierre du passé avaient une meilleure compréhension de ce qui constituait les matériaux lithiques et au plus je m’efforce d’accroître mes connaissances des matériaux lithiques, au plus j’ai de respect pour l’homme ancien. »

Aujourd’hui, le site archéologique de Canteen Kopje est menacé par ce qui a permis de le découvrir : la fièvre du diamant… Un nouveau projet d’exploitation minière couvre la totalité du site et pourrait aboutir à sa destruction pure et simple malgré une fragile protection au titre du Patrimoine provincial. Il est pourtant loin d’avoir livré tous ses secrets…

Vincent Mourre, archéologue à l’Inrap, UMR 5608