Carine Muller-Pelletier

Les Queyriaux : chronique d’une découverte exceptionnelle pour l’Inrap

Je m’appelle Carine Muller-Pelletier, pour ce “Day of Archaeology”, je souhaiterais vous parler d’une journée caractéristique de ma vie d’archéologue et du site archéologique des Queyriaux, près de Clermont-Ferrand, que j’ai fouillé pendant plus de un an.

Ambiance sérieuse dans le bureau: constitution de la documentation, plans et descriptions. © Julia Patouret, Inrap

Ambiance sérieuse dans le bureau: constitution de la documentation, plans et descriptions. © Julia Patouret, Inrap

5 h, allez debout. Je dois rendre un bilan scientifique des découvertes sur le site. Il faut au moins finir le chapitre entamé hier soir. J’ai beaucoup de chance, le chantier est à 15 mn. 7h30, j’ouvre le site. Déchargement du véhicule. Des collègues matinaux sont là pour m’aider. On installe le bureau.

8h, on attaque. Je fais le tour des questions, des soucis.
Première étape quotidienne. Je fais le tour du chantier. 28 000 m², les vestiges sont denses partout, la course commence. On fait le point avec chacun, sur chaque secteur.

Ceux en cours de décapage mécanique, ceux où les structures en creux sont coupées à la minipelle, ceux en cours de fouille planimétrique manuelle (Ouh, c’est magnifique), les relevés stratigraphiques.

Base du décapage mécanique et densité des structures en creux, aucun répit n’est possible ! © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Base du décapage mécanique et densité des structures en creux, aucun répit n’est possible ! © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Dégagement d’un vase du Néolithique moyen dans une fosse en train d’être coupée : on ressort la truelle qui prend le relai de la pelle mécanique. © Julia Patouret, Inrap

Dégagement d’un vase du Néolithique moyen dans une fosse en train d’être coupée : on ressort la truelle qui prend le relai de la pelle mécanique. © Julia Patouret, Inrap

Fouille planimétrique par quarts de mètre carré d’un sol d’occupation du Néolithique moyen, avec en premier plan un grand foyer à pierres chauffées. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Fouille planimétrique par quarts de mètre carré d’un sol d’occupation du Néolithique moyen, avec en premier plan un grand foyer à pierres chauffées. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

J’ai besoin de suivre tout ce qui se passe. Il est indispensable que j’aie une vision d’ensemble.
On fait parfois des réajustements, en fonction des vestiges trouvés la veille. Ils soulèvent certaines fois de nouvelles questions. Il faut trouver les méthodes adaptées pour y répondre. On se concerte. On confronte les points de vue. Je dois trancher rapidement, c’est mon rôle.
Les spécialistes se succèdent sur le site pour récolter les données nécessaires à l’élaboration du bilan scientifique. Il faut mettre en évidence clairement le potentiel scientifique du site : état de conservation, nature des vestiges, détermination typo-chronologique, aspects technologiques, premières propositions d’interprétation fonctionnelle des zones et d’organisation spatiale par phase chronologique. Et replacer tout ça dans ce qu’on connaît déjà et dans ce qu’on peut obtenir comme réponses aux questions encore en suspend.

Discussion et concertation (Je suis à droite !) © Julie Gerez, Inrap

Discussion et concertation (Je suis à droite !) © Julie Gerez, Inrap

18h00, j’enfile de nouveau mon costume de jeune maman, pour le quitter de nouveau vers 21h et poursuivre le bilan scientifique et intégrer les nouvelles données acquises dans la journée.

Une période intense de 3 mois, au cours de laquelle deux bilans scientifiques m’ont été demandés : (60 et 90 pages de travail habituellement effectué en post fouille). Mais le site méritait cet investissement.

Dégagements de fragments de terre cuite à empreintes de clayonnage qui constituaient le dôme d’argile qui s’est effondré d’un four du Néolithique moyen. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Dégagements de fragments de terre cuite à empreintes de clayonnage qui constituaient le dôme d’argile qui s’est effondré d’un four du Néolithique moyen. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

En effet, l’intérêt du site des Queyriaux réside dans la présence de sols d’occupation denses et structurés, remarquablement conservés, dans les habitats du Néolithique moyen chasséen et du Bronze moyen. L’abondance du matériel collecté, sa diversité et son excellente conservation renforcent la valeur du site. Il offrait donc une occasion rare de pouvoir connecter les aménagements enterrés aux sols de circulation jonchés des vestiges, qui révèlent une plus large palette des activités humaines. L’association de ces deux sources d’information complémentaires permettait d’envisager une reconstitution palethnographique plus fidèle de la vie quotidienne des habitants .

La répartition spatiale atteste une organisation de l’occupation, caractérisée par des zones délimitées et complémentaires, spécialisées dans différents types d’activités qui gravitent autour d’une zone centrale marquée par la présence de grands bâtiments. Nous avions les données nécessaires pour enrichir les connaissances encore très partielles sur les villages en contexte terrestre et aborder les questions du territoire d’exploitation, des modalités d’occupation du territoire et des réseaux d’échange des communautés et pour permettre un retour critique sur les modèles esquissés jusqu’alors.

Régionalement, le site constitue un objet d’étude inédit pour le Bronze moyen qui est une période mal connue.

Dégagement d’un animal déposé (carnivore) dans une fosse du Bronze moyen. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Dégagement d’un animal déposé (carnivore) dans une fosse du Bronze moyen. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

En revanche, les sites du Chasséen récent sont nombreux. Sur la plupart d’entre eux, la présence des sols d’occupation était attestée. Cependant, dans certains cas, ils n’ont pas été traités ; dans d’autres cas, plus rares, les sols n’ont pu être appréhendés que sur des surfaces restreintes. Aux Queyriaux, l’enjeu de la demande de classement comme découverte exceptionnelle résidait dans l’objectif d’obtenir enfin les moyens nécessaires à l’exploitation des sols d’occupation sur de vastes étendues.

Une portion d’un secteur de sol d’occupation néolithique en cours de fouille manuelle. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Une portion d’un secteur de sol d’occupation néolithique en cours de fouille manuelle. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Démontage d’un foyer à pierres chauffées et enregistrement des données. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Démontage d’un foyer à pierres chauffées et enregistrement des données. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Finalement, au bout de 5 mois d’opiniâtreté,  nous avons obtenu le classement du site en découverte d’importance exceptionnelle d’intérêt national pour le Néolithique moyen et l’âge du Bronze moyen, et nous avons passé 14 mois sur le terrain, au lieu des 6 initialement  prévus.
2000 m² de sols d’occupation, répartis sur 7 secteurs ont pu être fouillés, ainsi que les 4000 structures recensées sur le site. Nous avons ainsi traversé les saisons avec la rigueur scientifique constante qui s’imposait. En parallèle, la nécropole antique qui bordait la voie romaine a été fouillée intégralement.

Le tamisage à l’eau des sédiments prélevés lors de la fouille des sols n’a jamais cessé, même dans les conditions les plus rude© Carine Muller-Pelletier, Inrap

Le tamisage à l’eau des sédiments prélevés lors de la fouille des sols n’a jamais cessé, même dans les conditions les plus rudes© Carine Muller-Pelletier, Inrap

le retour de la belle saison. © Marcel Brizard, Inrap

le retour de la belle saison. © Marcel Brizard, Inrap

Et chaque jour, malgré le stress et la fatigue, je me rendais sur le site avec la même émotion. Je me disais que nous avions tellement de chance de pourvoir travailler sur un site aussi magnifique, j’avais conscience de vivre un grand moment dans ma vie d’archéologue, qui ne se reproduirait peut-être pas. Les premiers résultats des études viennent confirmer ce que nous avions pressenti sur le terrain, c’est une grande satisfaction.

Les trous et les tas au dernier soir de a fouille. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

Les trous et les tas au dernier soir de la fouille. © Carine Muller-Pelletier, Inrap

 

Carine Muller-Pelletier, archéologue à l’Inrap

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Découvrir la vidéo : Un village néolithique dans le Puy-de-Dôme