fouilles

Veau, vache, cochon… castor : le quotidien d’une archéozoologue

Je m’appelle Charlotte Leduc et je suis archéozoologue à l’Inrap. Pour ce Day of Archaeology, je souhaite partager avec vous plusieurs aspects de mon travail et de « mes » quotidiens d’archéozoologue.

Il est 8h, et je viens d’arriver au centre de recherches archéologiques Inrap de Metz, où je travaille depuis maintenant deux ans. Je découvre en pénétrant dans mon bureau, un crâne de chevreuil, trônant sur ma table de travail, avec un post-it laissé par un de mes collègues « cadeau pour ta collection de comparaison » ! Et oui, c’est le genre de cadeaux que l’on me réserve à l’issue de balades forestières dominicales. J’en suis ravie, car j’ai toujours besoin d’étoffer ma collection ostéologique de référence. Je dépose donc le nouveau venu aux côtés de ces congénères. Ce spécimen est intéressant car ces bois (il s’agit donc d’un mâle) sont bien conservés.

Collection ostéologique de comparaison © C. Leduc, Inrap

Je reprends mon travail du moment, l’étude de la faune d’un site d’habitat daté du Premier Moyen Âge, découvert sur la commune d’Obenheim (67) en Alsace.

Les fouilles, réalisées par un collègue P. Dabek, ont notamment permis de mettre au jour les vestiges d’un habitat rural daté du Haut Moyen Âge. Plus de 1300 restes fauniques y ont été découverts. Aujourd’hui, je continue la détermination des fragments d’os. Je trie la faune par espèce afin de faciliter l’enregistrement dans ma base de données. Celle-ci rassemble tout un panel de données : espèce, os, parfois l’âge et le sexe de l’animal, état de conservation, présence de traces de découpe… Les principaux objectifs de cette étude sont d’une part de caractériser les pratiques d’élevage et les modalités d’exploitation des animaux mises en œuvre par les occupants du site et d’autre part de documenter la diversité des activités humaines qui ont pu s’y dérouler.

Au cours de l’étude, je découvre la présence d’au moins quatre probables spécimens de patins à glace réalisés sur os. Il s’agit de radius ou de métapodes entiers de cheval, qui présentent une face aplanie dans l’axe longitudinal de l’os, résultant du frottement de la pièce sur la glace, et parfois des aménagements de chanfreins aux extrémités. Ce type d’objet est fréquemment documenté pour les périodes antique et médiévale, notamment en Alsace. Les quatre exemplaires d’Obenheim viennent donc enrichir le corpus et confortent l’hypothèse d’une particularité régionale déjà soulevée par d’autres collègues archéozoologues.

Patin à glace sur métatarse de cheval découvert au sein de l’occupation du Haut Moyen-Âge à Obenheim (67) en Alsace (France) © Photo : F. Verdelet, Inrap ; PAO : C. Leduc, Inrap

Cela entrainera certainement un travail de synthèse collectif  afin de mieux les caractériser et de comprendre leur valeur culturelle régionale.

Après la pause de midi, changement de programme. Je vais maintenant me consacrer à la préparation d’une mission à l’étranger dans le cadre d’un projet de recherche que je développe avec Louis Chaix professeur émérite au Muséum de Genève et qui porte sur l’exploitation du castor européen au Mésolithique en Russie. En effet, si l’essentiel de mon travail consiste à analyser les restes de faune issus des fouilles préventives réalisées en Grand Est, toutes périodes confondues, je suis également une spécialiste du Mésolithique (environ -9600 à -6000/5000 ans av. J.C.). Je m’intéresse tout particulièrement à l’exploitation du monde animal par les sociétés des derniers chasseurs-cueilleurs qui ont occupé l’Europe avant le Néolithique et le développement des sociétés agro-pastorales. Je travaille sur des groupes culturels d’Europe du Nord et de Russie et notamment sur un site exceptionnel, Zamostje 2, localisé à 150 km au nord de Moscou et fouillé depuis 1989 par V. Lozovski (†) et O. Lozovskaya (Institut d’Histoire de la Culture Matérielle de Saint-Pétersbourg, Académie des sciences de Russie ; Musée d’état d’histoire et d’art de Serguiev Posad. Le système économique des chasseurs-cueilleurs ayant occupé ce lieu de 7000/6500 à 4800/4300 av. J.C. reposait en grande partie sur la pêche et sur la chasse de deux espèces : l’élan et le castor. Le castor y a été exploité de façon très intensive, pour sa fourrure, sa viande et aussi pour ses mandibules qui étaient prélevées pour être utilisées comme outils pour travailler le bois. Des milliers d’exemplaires ont été mis au jour au cours des fouilles à Zamostje 2. Ils témoignent d’une exploitation quasiment industrielle et très standardisé de l’animal, c’est tout l’objet de mon projet de recherche.

Outil sur mandibule de castor, Zamostje 2, fouille 2011 © C. Leduc, Inrap

Je dois donc aller régulièrement à Moscou et à Saint-Pétersbourg pour étudier ces restes de castors et procéder à de nombreuses analyses, notamment ostéométriques pour mieux comprendre les stratégies de chasse.

Enregistrement de données ostéométriques sur des castors modernes au Muséum d’histoire naturelle de Berne, Suisse, en compagnie de Louis Chaix © A. Rehazek

Et puisqu’un tel travail nécessite de bien connaître cet animal, quoi de mieux que de s’y intéresser également lorsqu’il est encore vivant ! Le castor ayant été réintroduit dans les années 80 en Lorraine, je participe également au suivi des populations locales. Je réalise des prospections annuelles en parcourant des tronçons de rivières, en enregistrant et en géo-localisant tous les indices de présence de l’animal, avec le Groupe d’Etude des Mammifères Lorrains (GEML). C’est l’occasion de rencontrer des naturalistes passionnés, fins connaisseurs du monde animal et d’observer les talents de bâtisseur du castor.

Barrage construit par des castors sur un petit affluent de la Moselle © C. Leduc, Inrap

La journée de travail se termine… J’ai maintenant rendez-vous avec plusieurs de mes collègues pour un entraînement hebdomadaire de football, puisque nous avons décidé de participer à la Winckelmann Cup, la coupe internationale de football des archéologues, un moment sportif et festif annuel à ne pas manquer et qui permet de découvrir ses collègues sur le terrain … mais avec du gazon !

Winckelmann Cup, coupe internationale de football des archéologues © Inrap


Une journée dans les pas d’une archéologue : fouille à la Cathédrale de Nîmes

Bonjour, je suis Marie Rochette. Je suis archéologue médiéviste au Centre de recherches archéologiques Inrap de Nîmes. Ce Day of Archaeology me donne l’occasion de vous parler d’une de mes journées de fouille à l’intérieur de la Cathédrale de Nîmes.

La Cathédrale de Nîmes © Marie Rochette, Inrap

Cette opération est considérée comme un chantier de fouille, mais son organisation est très particulière car elle dépend de l’avancée des travaux de réfection du sol de la nef de l’église.

Ainsi durant trois mois, trois collègues, Odile, Claire et Frédéric, et moi avons travaillé en co-activité avec les maçons, les électriciens, les foreurs… qui participent à ce chantier.

Le cadre de l’opération est exceptionnel ! C’est la première fois que l’on va pouvoir observer, dans quatre sondages, le sous-sol de l’édifice. L’église que l’on visite aujourd’hui a été en grande partie reconstruite à l’époque moderne.

Dès la préparation de l’opération, de nombreuses questions se posent et attisent notre curiosité :

Comment était l’église romane ? Et auparavant, y a-t-il eu une église paléochrétienne ? Le quartier était-il occupé par un bâtiment antique public comme les historiens le pensent ? Ces vestiges seront-ils accessibles au fond des sondages ?

J’ai beaucoup de chance car même si le contexte de cette opération atypique s’annonce complexe, les enjeux scientifiques sont passionnants.

La chantier de fouille à l’intérieur de la Cathédrale © Marie Rochette, Inrap

Le premier jour, l’arrivée à 8h dans ce bâtiment majestueux impressionne. Notre vestiaire est installé dans le déambulatoire de l’abside. Le confessionnal et quelques tableaux religieux font le décor ! Le réfectoire se situe à l’étage dans une grande salle voûtée.

La première matinée est consacrée à la visite de l’édifice : la nef et le chœur, les chapelles, le triforium, le clocher… et la terrasse ! Aux premières heures de la journée, cette dernière offre une vue imprenable sur la ville !

Vue de Nîmes depuis la Cathédrale © Marie Rochette, Inrap

Nous devons creuser les deux premiers sondages entièrement à la main. Le premier se trouve près du chœur, le second est à l’opposé. On convient de mettre toute la terre au centre de la nef, elle sera emportée dans un camion dans quelques semaines. Au bout de quelques jours, le tas est impressionnant !

Premiers sondages dans la Cathédrale © Marie Rochette, Inrap

Deux autres sondages, l’un au sud de la nef et l’autre au nord, sont creusés à l’aide d’une petite pelle mécanique.

Sondages à la pelle mécanique © Marie Rochette, Inrap

À 1,30 m de profondeur sous le dallage de l’église, les vestiges apparaissent enfin : les maçonneries de fondations filantes séparant la nef et les bas-côtés. C’est bien la cathédrale romane. Un petit sondage complémentaire, dans un placard entre une chapelle et la nef, nous permet aussi d’observer une portion du mur gouttereau méridional. Bâti avec de grands blocs en remploi, il est renforcé par un contrefort.

Les maçonneries mises au jour sous le dallage de la Cathédrale © Marie Rochette, Inrap

Après quelques semaines de fouille, ces quelques points d’observation nous permettent de restituer la nef romane : elle est constituée de trois nefs. La nef centrale est plus étroite que celle actuelle. On en déduit aussi sa longueur minimale qui est au moins équivalente à l’édifice actuel.

En poussant un peu plus profondément la fouille, des couches plus anciennes sont mises en évidence. Au vu du mobilier recueilli (céramique, plaquages de marbre, moulures), elles datent de l’Antiquité et de l’Antiquité tardive. En fond de tranchée, et malgré le blindage qui a été installé pour notre sécurité et nous complique un peu la tâche, nous avons malheureusement peu d’espace pour poursuivre l’investigation.

Un gros bloc nous intrigue… Mon collègue Frédéric le dégage un peu plus. Il s’agit d’un très grand bloc de corniche antique, retourné, qui a pu appartenir à un édifice important !

Bloc de corniche antique © Marie Rochette, Inrap

Aurélien, le topographe de l’équipe, qui vient chaque semaine sur le chantier pour relever les vestiges mis au jour, pourra dans quelques jours faire une série de photographies pour rendre compte en 3D du riche décor du bloc.

Chaque soir après 17h, la cathédrale retrouve son calme. Outils rangés, lumières éteintes, nous sortons par la place du chapitre. En ouvrant la porte, le soleil nous éblouit et nous ramène aussitôt dans le mouvement de la ville !

Archéologie en outre-mer

Je m’appelle Thierry Cornec, pour ce « Day of Archaeology », je souhaite partager les particularités de mon travail de Directeur adjoint scientifique et technique (Dast) des départements d’outre-mer (Dom) au sein de l’Inrap.

Aéroport Félix Eboué, Cayenne. Point névralgique de l’activité du Dast Dom. Une fois par mois, lieu de passage obligé pour retrouver mes collègues en Guadeloupe et en Martinique, rencontrer des partenaires, des aménageurs, des universitaires ou pour rallier mon bureau au centre de recherches archéologiques de Guyane où je travaille avec une dizaine d’agents.
Depuis 2012, cette aire géographique déjà vaste (comme un trajet régulier entre Paris et Stockholm, l’équivalent d’un Cayenne-Pointe-à-Pitre) s’étend jusqu’à La Réunion et à Mayotte.

Mes horloges !

Mes horloges !

La fonction implique aussi de suivre nos différentes opérations de terrain sur tous ces territoires dispersés et, non des moindres particularités, organiser ce travail en collaboration avec les quatre services de l’archéologie ( !), gestionnaires des territoires où l’Inrap intervient dans les Dom ! L’avenir pourrait aussi voir ce territoire s’agrandir à Saint-Pierre-et-Miquelon et aux Terres Australes et Antarctiques Françaises (comme un grand écart climatique !).
Autre particularité, je dois jongler avec tous les décalages horaires que nous avons depuis la Guyane avec les autres régions, 1 heure, 4 heures, 5 heures, 6 heures, 7 heures ou 8 heures….selon les territoires et les saisons. Mon ordinateur et mes téléphones sont agrémentés d’une série d’horloges afin que je puisse m’y retrouver.

Le centre de recherches archéologiques Inrap à Cayenne © Inrap

Le centre de recherches archéologiques Inrap à Cayenne © Inrap

Heureusement que mes interlocuteurs savent où je travaille. Cela m’évite d’être contacté à des heures indues.
La technologie peut aussi parfois venir en aide, les courriels ne rendent pas compte du décalage horaire et la visioconférence, elle, ne connait pas les distances. Mais depuis 5 ans que j’occupe ce poste à Cayenne, ces inconvénients, mineurs finalement quand on a appris à travailler dans ce contexte, sont les plus faciles à surmonter. Les journées sont parfois un peu plus longues vu de Guyane : en heure locale, les collègues de Métropole commence à travailler vers 3 h du matin et ceux des Antilles finissent la leur vers 19 h  (sans parler de l’Océan Indien, qui s’endort plus ou moins quand je me lève). Ici, il est aisé de commencer ses journées tôt, entre 6 h et 7 h pour profiter des fraîcheurs matinales… et des routes encore peu encombrées !

L’essentiel de mon travail consiste à programmer les opérations de diagnostics et de fouilles. Pour cela, je travaille avec un assistant technique, une chargée d’administration et une assistante opérationnelle. Nous donnons corps, ensemble, à la programmation des opérations, pour lesquelles sont désignés des responsables d’opérations, eux aussi grands habitués des aéroports. Et quelles opérations ? Encore des particularités locales qu’il s’agisse de la chronologie, des cultures ou des vestiges…

Dans l’ensemble des DOM, la chronologie est marquée par la date de l’arrivée des colons qui bouleverse bien évidemment toutes les cultures antérieures. L’archéologie documente souvent  cette période de façon plus précise que ne peuvent le faire l’histoire ou les chroniques des XVIIe et XVIIIe siècles.

Habitation Sigy, XVIIIe, Le Vauclin, Martinique © Inrap

Habitation Sigy, XVIIIe, Le Vauclin, Martinique © Inrap

Et si cette arrivée n’est pas la même sur l’ensemble des territoires, que dire des périodes antérieures ! Les chronologies ne sont pas encore abouties, diffèrent d’une zone à l’autre et sont sujettes à discussion.

Diagnostic, installations amérindiennes sur un cordon de la plaine littorale, Kourou, Guyane. © Sandrine Delpech, Inrap

Diagnostic, installations amérindiennes sur un cordon de la plaine littorale, Kourou, Guyane. © Sandrine Delpech, Inrap

Et évidement dans l’Océan indien le contexte est différent, pas d’installation connue à La Réunion avant l’arrivée des colons et on constate une présence musulmane à Mayotte depuis le IXe.

Mosquée de Tsingoni, XVIe, Mayotte © Inrap

Mosquée de Tsingoni, XVIe, Mayotte © Inrap

Mon travail consiste également à accompagner mes collègues archéologues dans des partenariats avec des centres d’expertises locaux, universitaires ou unités de recherche. Je suis aussi chargé, avec l’appui du siège de l’Inrap à Paris,  de ma hiérarchie directe à Bègles, et en collaboration avec mes collègues locaux, du suivi des travaux de terrain, de la mise en place des phases d’études pour la remise des rapports et de l’accompagnement des projets de recherches.
La valorisation occupe aussi une grande partie de mon travail. Qu’il s’agisse de faire valoir notre savoir-faire auprès de la communauté scientifique ou de sensibiliser le grand public.

Colloque de l'AIAC, Sint Maarten, 2015 © Inrap

Colloque de l’AIAC, Sint Maarten, 2015 © Inrap

En collaboration avec la chargée de la valorisation culturelle, nous travaillons sur des outils pédagogiques afin de diffuser nos résultats vers les Antillais, Guyanais et Réunionnais, pour qui notre discipline est encore nouvelle : autant de conférences pour expliquer nos métiers et nos résultats, autant de nouvelles frises chronologiques pour chaque région à créer, autant d’expositions à inaugurer, autant de visites de chantier à organiser.

Comment ne pas apprécier, aussi, car c’est important, un cadre de travail tel que les tropiques ? Même si les fouilles dans ces lieux exotiques ne sont pas toujours les plus confortables – chaleurs intenses, taux d’humidité records, cocotiers dangereux :-), la pratique de l’archéologie reste source de beaucoup de satisfaction, scientifique et humaine, où l’inédit domine toujours la routine.

Fouille de la plage des Raisins Clairs, en Guadeloupe © François Decluzet, Inrap

Fouille de la plage des Raisins Clairs, en Guadeloupe © François Decluzet, Inrap

Une journée de Dast dans les Dom? Une journée identique à celle d’un collègue de métropole. À cela près que je travaille sur d’autres continents, d’autres cultures… Tout ce qui fait le sel du métier est ici profondément différent et exaltant.

 

Thierry Cornec