préhistorien

Il y a plus d’un million d’années, des experts de la taille de pierre à Canteen Kopje en Afrique du Sud

Entrance to the site of Canteen Kopje, slightly modified to accommodate visitors. © Vincent Mourre, Inrap

L’entrée du site de Canteen Kopje, sommairement aménagé pour accueillir les visiteurs.  © Vincent Mourre, Inrap

Je m’appelle Vincent Mourre et je suis archéologue à l’Inrap. Pour ce « Day of Archaeology », j’aimerais vous présenter ma spécialité, l’étude des méthodes préhistoriques de taille de la pierre. Pour cela, je vais utiliser l’exemple d’une étude que j’ai réalisée récemment en Afrique du Sud. Si l’essentiel de mon activité concerne des fouilles préventives en France, dans le cadre des Projets d’activité scientifique de l’Inrap je suis aussi amené à participer à des missions à l’étranger.
Depuis une vingtaine d’années, je pratique la taille expérimentale des roches dures. Au départ, c’est un peu un jeu consistant surtout à éviter de s’écraser les doigts ou de se couper… Puis très vite, ça devient un puissant outil scientifique permettant de mieux comprendre les comportements techniques des humains de la Préhistoire. Il faut bien sûr se replacer dans le contexte technique de l’époque, n’utiliser que des matériaux qui étaient disponibles alors : on taille par exemple avec des marteaux appelés « percuteurs » qui sont en pierre ou en bois… J’ai commencé par tailler du silex, la roche qui vient le plus souvent à l’esprit quand on parle d’outils préhistoriques et qui est l’une des plus faciles à tailler. Mais comme j’aime bien la difficulté, j’ai aussi essayé d’autres matériaux un peu plus… rebelles : d’abord les quartz et les quartzites, puis d’autres roches comme les rhyolites, les lydiennes, les schistes… Il faut savoir que le silex n’est pas présent partout et est même relativement rare à l’échelle de la planète. Il y a des régions entières où les groupes préhistoriques ont utilisé d’autres matériaux qu’ils trouvaient facilement dans leur environnement. C’est le cas en particulier en Afrique où le silex est quasiment absent alors qu’on trouve une vaste gamme d’autres matériaux exploitables.

Experimental flaking of silcrete points in the gardens of the Iziko Museum in Cape Town, under the watchful eyes of intrigued South African school children and my daughter © Céline Thiébaut

Taille expérimentale de pointes en silcrète dans les jardins du musée Iziko au Cap, sous les regards intrigués des écoliers sud-africains et de ma fille.  © Céline Thiébaut

En juin 2015, j’ai été invité par Kathleen Kuman, professeur à l’Université du Witwatersrand à Johannesburg, et George M. Leader, professeur assistant au College of New Jersey, pour étudier une méthode de taille très particulière appelée la méthode Victoria West. Elle a été décrite pour la première fois en Afrique du Sud au début du XXème siècle et elle est bien représentée dans le site archéologique de Canteen Kopje que ces deux chercheurs explorent depuis une dizaine d’année.

George Leader at Canteen Kopje. Today the site consists of a group of craters created by ancient diamondiferous mining. The refuse pile is full of prehistoric tools. © Vincent Mourre, Inrap

George Leader à Canteen Kopje. Le site se présente aujourd’hui comme un ensemble de cratères correspondant à d’anciennes exploitations diamantifières. Les tas de déblais regorgent d’outils taillés préhistoriques.  © Vincent Mourre, Inrap

Situé sur la commune de Barkly West non loin de Kimberley (province du Northern Cape), Canteen Kopje a été l’un des premiers sites exploités par les chercheurs de diamants en Afrique du Sud à la fin du XIXème siècle. Les sédiments déposés par la rivière Vaal ont livré de 10 000 à 15 000 carats de diamants ! Pour les récupérer, les mineurs ont creusés de nombreux trous dans des sédiments contenant des galets naturels mais aussi des centaines de milliers d’outils préhistoriques déposés là par l’ancien cours de la rivière. Ces outils ont été repérés dès les années 1920 et de nombreux préhistoriens ont visité le site. On y a même aperçu la soutane d’Henri Breuil, lors de l’un de ses séjours en Afrique australe…

An Acheulean biface in andesite discovered during the excavations by George Leader and Kathleen Kuman at Canteen Kopje (It was heavily smoothed by its time spent in the Vaal River). © Vincent Mourre, Inrap

Un biface acheuléen en andésite découvert lors des fouilles de Georges Leader et de Kathleen Kuman à Canteen Kopje (son séjour dans la rivière Vaal l’a fortement émoussé…). © Vincent Mourre, Inrap

An Acheulean cleaver in andesite from Canteen Kopje, also heavily smoothed. © Vincent Mourre, Inrap

Un hachereau acheuléen en andésite de Canteen Kopje, lui aussi très émoussé. © Vincent Mourre, Inrap

Les niveaux de terrain dans lesquels la méthode de Victoria West est connue correspondent à une culture préhistorique appelée Acheuléen. Apparue en Afrique orientale ou australe il y a environ 1,7 million d’années, elle est ensuite connue sur l’ensemble du continent africain puis dans le Sud de l’Europe, au Proche-Orient et dans une grande partie de l’Asie. L’un de ses éléments les plus emblématiques est le biface, ce grand outil symétrique en forme d’amande sculpté progressivement en enlevant des éclats de roche sur ses deux faces. L’Acheuléen est également caractérisé par la fréquence d’un autre outil appelé le hachereau : sa partie active n’est pas pointue comme pour le biface mais est formée par un large tranchant très coupant. Il a également la particularité d’être réalisé à partir de grands éclats, des morceaux de roches détachés d’un bloc appelé nucléus par un seul coup de percuteur. La méthode de Victoria West est précisément une méthode très élaborée d’obtention d’éclats qui seront ensuite transformés en hachereaux.

Collecting andesite on the banks of the Vaal River: detaching large flakes with a very big hammerstone (nothing like it for warming up on a June morning… the beginning of winter in South Africa) © Li Hao, Institute of Vertebrate Paleontology and Paleoanthropology

Séance de collecte d’andésite sur les rives de rivière Vaal : détachement de grands éclats à l’aide d’un très gros percuteur (rien de tel pour s’échauffer le matin… en juin, c’est le début de l’hiver en Afrique du Sud). © Li Hao, Institute of Vertebrate Paleontology and Paleoanthropology

The beginning of an andesite flaking session (the waste products will be carefully collected and deposited in a refuse dump to avoid tricking future archaeologists…) © Li Hao, Institute of Vertebrate Paleontology and Paleoanthropology

Début de la séance de taille d’andésite (les déchets seront soigneusement récoltés et déposés dans un décharge moderne pour ne pas piéger les archéologues du futur…) © Li Hao, Institute of Vertebrate Paleontology and Paleoanthropology

Preparing an andesite core with an ophite hammerstone, a very hard pyrenean stone © Li Hao, Institute of Vertebrate Paleontology and Paleoanthropology

Préparation d’un nucléus en andésite à l’aide d’un percuteur en ophite, une roche pyrénéenne très dure. © Li Hao, Institute of Vertebrate Paleontology and Paleoanthropology

A little vervet monkey discovering a new passion for experimental archaeology. © Vincent Mourre, Inrap

Un petit vervet se découvrant une nouvelle passion pour l’archéologie expérimentale © Vincent Mourre, Inrap

Après avoir visité le site archéologique et observé en détail les nucléus Victoria West qui y ont été trouvés, j’ai collecté des blocs d’andésite, la roche volcanique qui a été principalement utilisée dans cette région. Cette roche est très dure, beaucoup plus difficile à tailler que le silex. Il m’a fallu quelques jours d’adaptation à ce nouveau matériau, j’ai dû par exemple utiliser un percuteur plus lourd que ceux que j’utilise habituellement. Après de nombreux essais ratés, j’ai réussi à approcher le résultat obtenu par les tailleurs préhistoriques de Canteen Kopje sans y parvenir tout à fait… Ils préparaient soigneusement leur nucléus en lui donnant une forme très particulière, comme une espèce de gros biface disymétrique, puis d’un coup d’un seul ils détachaient de l’une des faces du nucléus un gros éclat qui était quasiment un hachereau prêt à l’emploi. Les retouches nécessaires pour aboutir à un hachereau fini étaient généralement minimes… C’est cette ultime étape, le détachement du gros éclat à partir du nucléus préparé, qui me pose encore problème : la roche est si dure qu’il est très difficile de donner un coup à la fois très puissant et très précis. Plusieurs pistes devront être explorées : utiliser un percuteur encore plus lourd ou peut-être emmanché, perfectionner la préparation des nucléus, faire une cure de stéroïdes comme me l’a proposé avec humour K. Kuman…

A Victoria West core in andesite from Canteen Kopje and a sketch showing the direction of flake detachments © Vincent Mourre, Inrap

Un nucléus Victoria West en andésite de Canteen Kopje et l’ébauche de schéma diacritique montrant la direction des enlèvements. © Vincent Mourre, Inrap

Cette première session de travail a au moins eu un mérite : elle a montré qu’il y a plus d’un million d’années, sur les rives de la rivière Vaal, vivaient des experts de la taille de pierre. Ils ont été capables de concevoir et de mettre en œuvre une méthode de taille sophistiquée autorisant la production de grands éclats dont la forme et les dimensions étaient prédéterminées par la préparation méticuleuse des nucléus. J’ai repensé alors à ces jolis mots de Donald Crabtree, l’un des pionniers de la taille expérimentale des roches dures : « Il est évident que les tailleurs de pierre du passé avaient une meilleure compréhension de ce qui constituait les matériaux lithiques et au plus je m’efforce d’accroître mes connaissances des matériaux lithiques, au plus j’ai de respect pour l’homme ancien. »

Aujourd’hui, le site archéologique de Canteen Kopje est menacé par ce qui a permis de le découvrir : la fièvre du diamant… Un nouveau projet d’exploitation minière couvre la totalité du site et pourrait aboutir à sa destruction pure et simple malgré une fragile protection au titre du Patrimoine provincial. Il est pourtant loin d’avoir livré tous ses secrets…

Vincent Mourre, archéologue à l’Inrap, UMR 5608